Iran

L'Occident et l'Irak: les deux hantises de Qassem Soleimani

Le militaire iranien, chef de la force Al-Quds, se voyait comme le modeste serviteur de la révolution. Mais il a joué un rôle central dans la région

Nous sommes en juillet 2015, et l’encre des signatures apposées au bas de l’accord sur le nucléaire iranien n’est pas encore sèche. Embarras à Washington: dans une annexe de l’accord s’est glissé le nom d’un ennemi juré des Etats-Unis. Le chef de la force Al-Quds des Gardiens de la révolution, Qassem Soleimani, échappera désormais aux sanctions internationales. La pilule est difficile à avaler pour les responsables américains.

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Mais le texte, conclu par les grandes puissances, passera la rampe en l’état. Nul ne sait alors que le prochain président américain déchirera cet accord visant à réintégrer l’Iran dans la communauté internationale. Puis que, dans les tensions qui suivront l’abandon de cet accord, Donald Trump donnera l’ordre de faire assassiner ce même Qassem Soleimani.

Quelle part de réalité et quelle part de mythe dans la carrière de ce major général, le grade le plus haut de l’armée iranienne qui finissait, pensait-on, de le rendre intouchable? L’homme a écrit lui-même une partie de ses Mémoires, s’attardant sur sa jeunesse de fils de paysan, aux confins de l’Iran, à proximité des frontières afghane et pakistanaise. La Révolution iranienne ne manque pas de clercs, mais les soldats font défaut. Pratiquement dès les débuts, le jeune homme va intégrer la force naissante des Gardiens de la révolution puis s’illustrer rapidement dans la guerre contre l’Irak.

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Rude baptême

Le baptême du feu sera rude pour lui comme pour toute sa génération: au moins un demi-million de morts du côté iranien, tandis que les Occidentaux se placent résolument du côté de l’agresseur Saddam Hussein. Qassem Soleimani en tirera deux leçons qu’il cultivera tout au long de son ascension militaire: une haine farouche de l’Occident, doublée d’une quasi-obsession sur la menace que représente pour l’Iran son voisin irakien.

Soleimani prend rapidement du galon. Pieux, humble, modeste et courageux: autant de caractéristiques qui font de lui le parfait serviteur de la révolution. Il ne lui faudra qu’une petite décennie pour entrer dans le saint des saints et prendre la tête de la force Al-Quds (Jérusalem en arabe), ce fer de lance des Gardiens de la révolution. Chargé de défendre à l’étranger les intérêts et les valeurs de la Révolution iranienne, l’homme reste fidèle à son double fil rouge.
Mais il sait faire preuve d’un sens de l’accommodement.

Après les attentats du 11  septembre 2001, il n’hésitera pas à aider les Américains à combattre les talibans, qui prennent à ses yeux trop de place en Afghanistan, l’un de ses terrains de chasse. Puis ce sera au tour de l’Irak, où les Américains viennent cette fois déloger Saddam Hussein, en 2003. Saddam est l’ennemi commun, Soleimani se range de leur côté. Mais il œuvre dans le temps long. Par milices chiites interposées, il mènera une guerre impitoyable contre les Etats-Unis. On le considère comme le maître d’œuvre de la technique dite des improvised explosive devices (IED), soit ces charges explosives qui attendaient les troupes américaines à chaque coin de route et qui ont coûté la vie à des centaines de soldats.

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Message resté célèbre

Entre deux explosions, tandis que les Etats-Unis n’en finissent plus de s’embourber, la réalité apparaît de plus en plus clairement. Un message de 2008 adressé au général David Petraeus, le patron de l’armée américaine en Irak, est resté célèbre: «Sachez que moi, Qassem Soleimani, je contrôle la politique iranienne en Irak, en Syrie, au Liban, à Gaza et en Afghanistan. L’ambassadeur en Irak est un membre de la force Al-Quds, et celui qui le remplacera l’est aussi.» Un détail: c’est avec le téléphone du président irakien Jalal Talabani que le message a été envoyé.

Voilà l’Irak dans la poche des Iraniens. Tout comme bientôt la Syrie, sur laquelle Téhéran ne cessera de resserrer son emprise. C’est Soleimani qui, à Moscou, convaincra Vladimir Poutine de venir à l’aide d’un Bachar el-Assad que les mercenaires recrutés par l’Iran ne suffisent plus à sauver. Le discret soldat de la révolution se fait de plus en plus visible. Après le terrible siège d’Alep, qui a coûté la vie à des milliers de civils syriens, il parade en 2016 au pied de la citadelle, en terrain conquis.

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En parallèle, ce sera de nouveau une alliance de circonstance avec les Etats-Unis, à l’heure de terrasser les djihadistes de l’Etat islamique (EI) que tant l’invasion américaine de l’Irak que les manœuvres des milices chiites ont pourtant contribué à créer. «Nous n’avons pas peur de la mort. C’est ce qui nous distingue des Américains, qui amènent des couches-culottes pour leurs soldats en Irak», martelait-il en revendiquant la victoire contre l’EI. En ajoutant: «Nous ne gagnons pas avec des armes, nous gagnons avec la foi. Pour nous, la mort est un cadeau.» 

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