Multilatéralisme

L’offensive chinoise aux Nations unies

Sous la présidence de Xi Jinping, la Chine investit considérablement dans le système onusien, devenant le troisième plus grand contributeur de l’organisation. Son objectif non avoué: influencer la machine onusienne de production de normes internationales

Le symbole est puissant. Pékin a placé dans la course à la direction générale de l’Unesco un diplomate chinois de 66 ans, Qian Tang. La semaine dernière, il n’a pas réussi son pari d’atteindre la finale remportée par la Française Audrey Azoulay.

Mais sa candidature résume le combat stratégique que se livrent à distance la Chine et les Etats-Unis. Car au même moment, Washington claquait la porte de l’Unesco, menace de couper dans les budgets onusiens et de se retirer du Conseil des droits de l’homme (CDH). Ce chassé-croisé entre la première et la seconde puissance mondiales n’est pas anodin. Il pourrait déterminer à terme qui des Etats-Unis ou de la Chine exercera la plus grande influence sur le système international.

L’exemple de l’Unesco

Le président chinois Xi Jinping a toujours montré un intérêt pour l’Unesco. Pour la Chine, l’enceinte onusienne est le cadre idéal pour mener un débat sur le cyberespace et tenter d’influer sur l’élaboration de futures normes relatives à celui-ci. Pour Pékin, le droit international actuel, création de l’Occident, n’est pas le moyen adapté pour réguler le cyberespace. En 2018, il ne faut donc pas s’en étonner, la Chine deviendra sans doute le premier contributeur de l’Unesco et les Américains auront déserté l’organisation.

L’Unesco n’est qu’un exemple d’un phénomène beaucoup plus large. Pékin investit considérablement dans le système onusien, devenant, après les Etats-Unis (22% du budget régulier de l’ONU) et le Japon (9,7%), le troisième plus grand contributeur (7,9%) de l’ONU.

En matière de maintien de la paix, les Chinois vont dans la direction opposée des Américains. Ministre chinois des Affaires étrangères, Wang Yi l’a déclaré fièrement à New York le mois dernier: la Chine «est un contributeur majeur de troupes et le deuxième plus grand donateur. Nous avons déployé au total près de 35 000 soldats et 2700 policiers.» La contribution des Etats-Unis représente jusqu’ici 28% d’un budget total de 6,8 milliards de dollars destiné aux opérations de la paix. Washington finance à défaut de mettre des troupes à disposition. Pékin fait les deux. Dans sa logique d’«America First», l’administration de Donald Trump a toutefois promis de réduire sa contribution d’un milliard de dollars.

Un multilatéralisme à la chinoise

Le discours de Xi Jinping tenu au Palais des Nations à Genève en janvier 2017, deux jours avant l’investiture de Donald Trump à la Maison-Blanche, donnait déjà le ton: «Coopérer pour construire une communauté de destin commun de l’humanité». Le président chinois fustigeait le protectionnisme commercial et l’isolationnisme et appelait à une coopération internationale en matière de lutte contre le changement climatique, de commerce, de désarmement nucléaire, de terrorisme et de santé globale.

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Plusieurs Occidentaux ont voulu y voir une adhésion de Pékin au multilatéralisme à l’Occidental. Or Xi Jinping, qui l’a martelé dans plusieurs allocutions depuis près de cinq ans, sous-entend davantage un multilatéralisme à la chinoise, où «l’égalité souveraine» entre Etats et la «non-interférence» dans les affaires intérieures d’un Etat sont des principes clés.

Le fort engagement multilatéral de Pékin à la Conférence de Paris sur le climat fut un exemple où la Chine y a vu un vrai intérêt de coopérer pour résoudre un problème global. Ses villes sont de plus en plus polluées. Des doutes s’instaurent néanmoins sur la nature de ce multilatéralisme quand la Chine refuse la décision d’un tribunal arbitral de La Haye à propos d’une dispute en mer de Chine du Sud avec le Vietnam.

Sous-représentation

L’offensive chinoise à l’ONU passe aussi par la nomination de Chinois à des postes importants. Pour l’heure, si Pékin a pu placer par le passé Margaret Chan à la tête de l’OMS et Houlin Zhao à la tête de l’Union internationale des télécommunications, il est sous-représenté dans les postes dirigeants. Les choses pourraient changer. Car si l’approche longtemps prônée par Deng Xiaoping et le Parti communiste chinois consistait surtout à ne pas se mettre en avant sur la scène internationale et de poursuivre le développement du pays, Xi Jinping semble parvenir à imposer sa vision.

L’investissement chinois accru dans le système onusien a un objectif non avoué: influencer de façon significative la machine à produire des normes qu’est l’ONU. Mais il ne va pas sans soulever des inquiétudes. Membre du Conseil des droits de l’homme, la Chine ne juge pas les droits humains prioritaires. A Genève, elle s’est activée pour empêcher une activiste chinoise de la société civile, Cao Shunli, de venir témoigner. Cette dernière est morte en détention, souligne un rapport publié en septembre par Human Rights Watch (HRW).

Pékin agressif

Pékin a aussi manifesté son opposition à la volonté du Haut-Commissariat aux droits de l’homme de renforcer sa présence sur le terrain dans le cadre d’une initiative appelée «Regional Restructuring». A New York, Louis Charbonneau, de HRW, le relève: «Oui, nous avons réussi à empêcher Pékin à trancher dans les budgets destinés aux responsables des droits de l’homme dans les opérations de la paix. Mais nous n’avons gagné qu’une bataille. La guerre continue.»

L’agressivité de Pékin pour contrer toute attaque contre son bilan en matière de droits humains et son activisme au sein du CDH fait craindre qu’il pose un défi majeur à terme à l’intégrité du pilier droits de l’homme au sein de l’ONU.

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