France

Le logiciel AnaCrim ou l’illusion du Big Data

La semaine dernière, l’outil d’analyse criminelle a permis d’identifier de nouveaux suspects dans l’affaire Grégory. Comment fonctionne-t-il?

Plus de trente-deux ans après le drame, l’affaire Grégory a connu un rebondissement soudain la semaine dernière. Dans le rôle de l’éclaireur inespéré: AnaCrim, un logiciel d’analyse criminelle qui brasse des milliers d’informations afin de visualiser les liens entre les différents éléments d’une affaire. Dans le cas de Grégory Villemin, l’outil a contribué à relancer la traque des corbeaux et ainsi à procéder à l’inculpation du grand-oncle et de la grand-tante du petit garçon retrouvé mort en 1984 dans la Vologne. Deux suspects qui ont été remis en liberté sous contrôle judiciaire mardi.

Projeté brusquement sur le devant de la scène, AnaCrim porte avec lui le vent du numérique. En réalité, le logiciel conçu aux Etats-Unis dans les années 1970 a été importé en France en 1994. Depuis, il est régulièrement utilisé par les analystes du Service central de renseignement criminel (SCRC) lors d’enquêtes non élucidées. Plusieurs tueurs en série parmi lesquels Michel Fourniret, Emile Louis ou encore Francis Heaulme, ont été identifiés grâce à lui. En Suisse, les polices cantonales utilisent la version originale, Analyst’s Notebook, produite par la société IBM. En quoi consiste cet outil?

Pas du Big Data

Précision d’usage: AnaCrim n’est pas du Big Data. «Il s’agit d’un outil de visualisation de données. Rien à voir avec des algorithmes ou du predictive policing», explique le Dr. Julien Chopin, criminologue à l’Ecole des sciences criminelles de l’Université de Lausanne. L’avantage du logiciel? «Il permet de résumer l’affaire sous forme de schémas relationnels pour permettre aux enquêteurs de repérer des incohérences, des contradictions ou d’effectuer des recoupements. En clair, des hypothèses qui n’avaient pas été initialement envisagées à cause de la complexité et du volume d’informations peuvent être mises en évidence.» Encore faut-il pour cela saisir manuellement tous les éléments de l’enquête, appelés «entités» dans le jargon, dans le logiciel.

Masse de données

Véritable traumatisme collectif vieux de trente ans, l’affaire Grégory forme un dossier colossal: quelque 12 000 procès-verbaux, 2000 lettres anonymes, des centaines de témoignages, d’auditions et de tests ADN. Alors que l’enquête a déjà été rouverte à plusieurs reprises, en 1999 puis en 2008, sans succès, 2016 marque un tournant.

Lire aussi: Affaire Grégory: la grand-tante et le grand-oncle du petit garçon inculpés pour séquestration suivie de mort

A la demande du magistrat, les analystes criminels du SCRC se penchent à nouveau sur les pièces à conviction de la première année de l’enquête. Huit mois durant, ils sondent le dossier et saisissent diverses données dans le logiciel: identités, pseudos, lieux, dates, heures, véhicules, données téléphoniques ou épistolaires. L’enjeu étant de dégager des «schémas relationnels» en ciblant les communications ou des «schémas événementiels» en se concentrant sur les déplacements.

Vue d’ensemble

Si l’utilisation du «superlogiciel» a débouché sur la mise en examen de Marcel et de Jacqueline Jacob, Julien Chopin prévient: «AnaCrim n’est pas un bouton magique sur lequel on presse pour identifier le coupable. Il ne remplace pas le regard d’un enquêteur, mais permet une vue d’ensemble.» 

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