Après 400 interpellations durant le dernier week-end, cette fois, ce fut 700 arrestations. Durant la nuit de mercredi à jeudi, la 30e manifestation nocturne à Montréal et Québec a, une fois encore, ammené son lot d’affrontements entre étudiants et policiers, narrait Le Devoir hier en fin d’après-midi (heure suisse). Depuis près de quatre mois, le Québec est agité par la contestation estudiantine, née de la volonté du gouvernement provincial d’augmenter progressivement les taxes d’études de 82%.

Le 5 mai, une amorce d’accord avait été trouvé, par un étalement de la mise en oeuvre de cette hausse. Le Temps indiquait cette semaine que «cette feuille de route prévoyait l’augmentation de 82% des frais annuels d’écolage étalée sur sept ans, plutôt que les cinq prévus initialement. La mesure aurait rapproché la Belle Province (2168 dollars canadiens actuellement) de la moyenne annuelle du pays (environ 4000 dollars canadiens, soit près de 3700 francs).»

Radio-Canada propose une jolie infographie animée qui résume «le conflit des droits de scolarité en 15 tableaux». Il y a une dizaine de jours, la contestation a déjà fait tomber la ministre de l’éducation. Cette semaine, c’est le chef de cabinet du premier ministre Jean Charest qui était écarté, au profit de son prédécesseur, jugé plus à même d’empoigner le problème, indiquait l’agence La Presse canadienne relayée par La Presse.

«Printemps érable»

Vite qualifié de «printemps érable», le mouvement n’a cessé d’enfler. Et la dernière mesure prise en date par le gouvernement, votée au parlement vendredi dernier dans la soirée, n’a rien arrangé. La Loi 78, dite «spéciale», annule le semestre scolaire en cours dans les collèges et les universités, et surtout, prévoit des sanctions en cas de manifestation non annoncées. On trouve les principaux points de la loi résumés dans un tableau proposé par un blog. L’exécutif défendait le texte en arguant notamment qu’il a pour but de permettre le retour en classe à ceux qui veulent étudier, et de mieux encadrer les manifestations. Ces dernières semaines, les démonstrations de rue ont en effet marquée par de nombreuses violences et dégâts.

Lors du vote, relatait Canoë.ca, «les députés de la Coalition Avenir Québec [la principale formation à avoir soutenu le texte] ont indiqué avoir réussi à faire accepter des amendements «qui rendent acceptable le projet de loi qui permet le retour en classe». [...] Ils ont [...] fait accepter de faire passer de 10 à 50 le nombre de participants permis à une manifestation pour laquelle il faudra avertir les autorités, et empêché des accusations contre l’incitation à la participation à une manifestation ( y compris par les réseaux sociaux). «Nous avons choisi la responsabilité plutôt que la facilité, et la cohérence plutôt que la dissidence», a déclaré le chef de la Coalition Avenir Québec, François Legault.»

Ces aménagements n’ont pas permis d’atténuer les critiques envers cette loi, qui viennent de toutes parts. Résumant les principaux arguments, une tribune publiée par Le Devoir, signée par 29 professeurs et historiens, lance d’emblée: «[...] nous affirmons que rarement on a vu une agression aussi flagrante être commise contre les droits fondamentaux qui ont sous-tendu l’action sociale et politique depuis des décennies au Québec».

«Loi scélérate et infamie»

Et de parler d’une «loi scélérate et une infamie», en ajoutant: «Une démocratie au sens fort du terme exige de ses citoyens la capacité d’exercer pleinement leurs droits: c’est là l’assise de la primauté du droit en ce pays et l’objectif fondamental des luttes politiques au Québec depuis l’instauration du système parlementaire. Le mouvement étudiant, par son action depuis trois mois, n’a fait que reprendre le flambeau de cette exigence démocratique. Il est de plus odieux de voir un gouvernement l’utiliser comme cible de ses actions antidémocratiques, d’autant plus que la principale fonction de l’État démocratique est de garantir l’exercice de leurs droits et de leurs libertés.»

Dans une analyse mesurée – ce qui n’est pas fréquent – également publiée par Le Devoir, un professeur d’histoire sociale à l’Université de Montréal compare la Loi 78 aux mesures prises durant les 1970 en matière de droit de grève, à l’époque où l’emploi de briseurs de grèves était encore autorisé. En cette «période de grande militance», Jacques Rouillard narre le fait que les conflits se multipliaient, et les procédures judiciaires aussi. «Mais», raconte l’historien, «en 1974, devant l’avalanche d’injonctions demandées pour outrages au tribunal, le juge en chef de la Cour supérieure, Jules Deschênes, estimait que les recours aux tribunaux n’étaient pas une façon de régler les conflits sociaux en écrasant «une masse de citoyens par l’amende et la prison».»

L’expert en conclut: «Aujourd’hui comme hier, le recours à la loi et l’ordre a des limites pour régler les conflits sociaux d’envergure. Comme le recommandait le juge Deschênes en 1974, le pouvoir politique doit «trouver les remèdes appropriés» pour régler ces conflits qui dévalorisent trois piliers de notre société démocratique : l’autorité politique, le pouvoir judiciaire et le système de maintien de l’ordre. Et les remèdes sont encore plus nécessaires lorsque ces conflits concernent les jeunes qui formeront la société de demain.»

Autant dire qu’il est difficile, même en écumant la Toile, de trouver des argumentaires en faveur de cette nouvelle disposition. On tombe néanmoins sur une pétition pour la Loi 78 sur un site dédié aux appels à paraphes en ligne. La défense du texte est assurée en deux phrases: «Il était temps de prendre une décision importante pour mettre fin au non respect des lois. Ça permettra aussi de prévenir les futurs manifestants qui auraient l’idée de mener le trouble au lieu d’être pacifique dans leurs démarche.» La pétition a recueillis neuf signatures.

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