Trop tard, trop mal expliqué et, surtout, pénalisé par le climat politique ambiant (lire encadré) à un an et demi de l’élection présidentielle de 2017: le projet de loi sur la réforme du code de travail ressemble de plus en plus à un train prometteur menacé de dérailler, dans une France crispée et prompte à s’enflammer.

Malgré les intempéries, des centaines de milliers de manifestants ont encore protesté, jeudi, contre ce texte dont le premier ministre «réformateur» Manuel Valls a fait son objectif emblématique. Plus grave: des dizaines d’incidents violents ont à nouveau émaillé les protestations à Paris, Lyon, Marseille, Grenoble ou Rennes. Preuve d’une inquiétante radicalisation des opposants à ce projet visant à rendre plus flexible le marché de l’emploi hexagonal, grâce, notamment, à un assouplissement des licenciements économiques et la généralisation du compte personnel d’activité permettant à un salarié de «transporter» ses droits d’une entreprise à l’autre, en particulier pour la formation.

Côté social, les deux locomotives de la protestation demeurent la CGT et les mouvements étudiants, lesquels rêvent de rééditer la mobilisation de la jeunesse contre le Contrat première embauche (CPE) en 2006, sous le gouvernement conservateur de Dominique de Villepin. Une force d’opposition certes peu représentative du monde du travail dans son ensemble (premier syndicat de France avec 29% des suffrages parmi les 7% de salariés syndiqués, la CGT pro-communiste recrute essentiellement dans le secteur public et les grandes entreprises), mais capable de bloquer le pays grâce la grève dans les lycées (plus de 200 étaient fermés) et à la paralysie dans les transports publics.

Une force surtout plus déterminée que le syndicat réformiste CFDT qui reste à l’inverse bien isolé comme interlocuteur favori du gouvernement, alors que le patronat, lui, a pris ses distances: «La crainte de la précarisation reste un thème très porteur de mobilisation, explique une spécialiste des relations sociales. Et tant que le niveau de chômage restera aussi élevé [3,85 millions de demandeurs d’emploi en février, contre 3,2 millions au début du quinquennat], parler de flexibilité accrue ne passera pas.»

Côté politique, la donne est encore plus problématique. Alors que François Hollande a de nouveau fait volte-face en renonçant, mercredi, à son projet de réforme constitutionnelle visant à inscrire la déchéance de nationalité et l’état d’urgence dans la loi fondamentale, la capacité de l’actuel gouvernement à tenir bon paraît sérieusement érodée. A preuve: la plongée du premier ministre réformiste Manuel Valls dans les enquêtes d’opinion.

Selon un sondage Opinion Way publié à la mi-mars, 74% des personnes interrogées se disaient mécontentes de l’action de celui qui était arrivé à Matignon en avril 2014 avec la ferme intention d’infléchir la politique économique vers le centre gauche et plus de social-libéralisme, ligne incarnée par son ministre de l’Economie, Emmanuel Macron. Une perte de crédibilité accélérée par l’incapacité de la ministre Myriam El Khomri, une ancienne élue parisienne nommée à ce poste très exposé voici moins d’un an, à convaincre les partenaires sociaux et les parlementaires, qui ont entamé cette semaine l’examen de son texte en commission.

Est-il possible, dès lors, d’envisager comme l’affirme Manuel Valls une adoption définitive de cette loi avant la fin juin? Beaucoup en doutent, d’autant que deux nouvelles journées de mobilisation sont prévues le 9 et 16 avril, et que les organisations étudiantes menacent de perturber les traditionnels examens de fin d’année.

Plusieurs conseillers de François Hollande, inquiets de voir le président s’installer dans un bras de fer permanent avec l’aile gauche de sa majorité, l’ont aussi mis en garde contre un forcing qui pourrait ruiner l’un des rares acquis de son quinquennat: la relative paix sociale, contrairement aux fractures des années Sarkozy, et des trois grandes convulsions sociales de la présidence Chirac: les grandes grèves de 1995 contre le plan de réforme des retraites du premier ministre d’alors Alain Juppé, les émeutes des banlieues de 2005 et les manifestations anti-CPE de 2006.

L’autre préoccupation des observateurs sociaux est la montée de la violence du côté des manifestants comme du côté policier. A Nantes où une manifestation étudiante avait dégénéré la semaine dernière, les images vidéo d’un jeune protestataire tabassé par les forces de l’ordre étaient rediffusées en boucle hier lors des marches à nouveau ponctuées d’incidents. L’épuisement des policiers, réquisitionnés sans cesse depuis des mois sur le front de la lutte antiterroriste, inquiète notamment le Ministère de l’intérieur qui redoute des débordements si les tensions perdurent.


Les doutes de l'Elysée

François Hollande aurait peut-être du écouter Emmanuel Macron. Après le passage difficile en juillet 2015 de sa première «loi Macron» grâce au fameux article 49.3 qui permet d’engager la responsabilité du gouvernement, son ancien conseiller devenu ministre rêvait d’une seconde loi, baptisée «Noé» ou «Nouvelles opportunités économiques», centrée sur le secteur numérique. Las. Le premier ministre Manuel Valls a préféré tout miser sur une seule réforme: celle du code du travail. Au risque d’un nouveau bras de fer à l’Assemblée nationale, qui l’examinera au début mai.

L’Elysée, de son côté, n’a jamais autant consulté. De plus en plus reclus dans son palais en raison des menaces terroristes, François Hollande reçoit à la pelle journalistes, syndicalistes et personnalités culturelles. Le président a aussi présidé, le 17 mars, la réunion du Conseil stratégique de l’attractivité pour parler investissements internationaux. Problème: rares sont ces visiteurs à trouver le projet El Khomri convaincant. «Personne ne croit que ce texte fera la différence explique un conseiller. Il arrive trop tard dans le quinquennat. Alors, pourquoi s’obstiner?»

R.W.