Un timide bouquet de fleurs accroché à la rambarde de la station de métro Oberkampf, qui dessert le Bataclan tout proche. Il est pile 10h30 ce vendredi lorsque Jeanne s’arrête, en route vers la salle de spectacle parisienne martyre, pour regarder ce petit bout d’hommage fleuri des Parisiens aux 130 victimes des attentats du 13 novembre. Juste à côté, le kiosque à journaux du Boulevard Voltaire, situé pile dans l’épicentre de la tourmente terroriste d’il y a deux semaines, a paré sa devanture de deux grands drapeaux français. Autour, le long de ce boulevard emprunté le 11 janvier par les

centaines de milliers de «Charlie» entre les places de la République et de la Nation? Très peu de drapeaux bleu-blanc-rouge. L’appel patriotique lancé par François Hollande n’a pas transformé Paris, loin s’en faut. Certes, les bus parisiens sont tous pavoisés. Mais sur les balcons, juste quelques drapeaux. Et sur place, aux abords des lieux de la tuerie, un lourd silence.

A proximité, les paroles présidentielles semblent même n’intéresser personne. Malaise. Les mots pourtant forts, bien choisis, prononcés dans la Cour des Invalides, à l’autre bout de Paris, ne résonnent guère sur ces trottoirs recouverts de bougies, de mots d’amour et d’amitié, d’appels à prier pour Paris dans toutes les langues. «Ils étaient des enfants lors de la chute du mur […] L’histoire les a rattrapés le 11 septembre» explique, sur l’écran du café l’Eventail, le chef de l’Etat français. Silence toujours. Personne ne commente. Peu regardent. Marie et Pierre, deux étudiants, parlent de leurs prochains examens partiels sans même se tourner vers les images. Trop-plein d’émotion? Jeanne, arrivée sur les lieux avec ses roses en main, ne veut pas non plus parler. «Pourquoi ils ont été tués? répète-t-elle à une vieille dame, penchée pour rallumer une bougie. Vous l’avez compris, vous?»

On sait tous que la France va changer. On ne se retrouve pas dans le discours de compassion

François Hollande, en direct, donne pourtant ses explications. Discours sobre et solennel, comme annoncé, prononcé après la séquence la plus émouvante de cet hommage de la nation: «Quand on a que l’amour», de Jacques Brel, dont les mots montent dans le brouillard et brouillent de larmes les visages des officiels, amenant plusieurs fois le président français à fermer les yeux. «Ils voulaient nous diviser, nous opposer, nous jeter les uns contre les autres […] Ils ont le culte de la mort» assène celui-ci. Mais devant le Bataclan, toujours ce silence. Sur la façade, le nom du groupe «Eagles of Death Metal» reste affiché. Deux cars de policiers gardent la scène du crime. Les photos des 130 victimes décédées, projetées sur un écran noir en début de cérémonie, font écho aux photos scotchées sur les murs, sur la barrière du jardin public face au théâtre, sur les lampadaires. «On vit dans deux mondes différents, lâche Jeanne. Nous, les Français ordinaires, on n’a pas besoin du grand cérémonial d’Etat. On sait tous que nous pouvons de nouveau être visés, que des bombes peuvent être posées, que cette nation est fracturée». Affichée en grand sur les écrans publicitaires municipaux depuis des jours, la devise de Paris, la ville qui «flotte mais ne sombre pas», paraît soudain moins assurée. Rachid, 33 ans, est aussi inquiet. Il est ancien serveur au café Le Comptoir Voltaire où un kamikaze s’est fait exploser: «On a tous peur. On sait tous que la France va changer. On ne se retrouve pas dans le discours de compassion.»

La cérémonie nationale d’hommage touche à sa fin. Belles phrases présidentielles sur «la liberté qui ne demande pas à être vengée» ou sur la France qui «ne cédera ni à la peur ni à la haine». Mais est-ce si vrai? Sur les murs du Boulevard Voltaire tant arpenté par les «Charlie» indignés de janvier, les mots de prières des musulmans de France côtoient les appels à éradiquer le fanatisme, l’islam devenu fou et même, cette «religion des maboules». La terrasse d’un autre café voisin, «Le Mélange des genres», résume la situation. Deux touristes scandinaves y boivent un café matinal sans intérêt pour l’actualité du jour. Une équipe de TV allemande cherche à interroger des parisiens, pour finalement se tourner vers nous, dépitée. Une journaliste de TF1 prépare son direct du Bataclan. Un diplomate de l’ambassade du Chili achève de remplacer la gerbe placée en mémoire d’un compatriote tué le 13 novembre. Jeanne s’est arrêtée, elle, devant un dessin d’enfants. Juste à côté d’un message de soutien de touristes américains, il dit juste, sur fond bleu-blanc-rouge, «C’est nous les plus forts». Vraiment?