«Nous allons partir vers 4 heures du matin. Une montagne, une autre, puis encore une autre. Enfin, le Kosovo.» Kiko, 23 ans, est arrivé il y a quelques heures dans le village macédonien de Lojane. Sur les routes depuis quatre mois, cet Algérien a rejoint la Turquie en avion, puis un passeur l’a conduit en Grèce. Entré en Macédoine près de Gevgelija, il a traversé tout le pays, avalant 200 km en dix jours, contournant les agglomérations, avançant la nuit. «Il faut toujours se déplacer en cachette. Une fois, j’ai demandé de l’eau dans une ferme isolée. L’homme a appelé la police.»

Kiko a passé plusieurs mois en Grèce, vivant de petits boulots. «Les policiers grecs, ce sont les pires, ils m’ont pris tout mon argent. J’ai été condamné à un an de sursis pour un crime que je n’avais pas commis, j’ai été battu.» Plusieurs fois arrêté, Kiko a passé quelques semaines en prison, à quinze dans une cellule. «Quand les gardes savaient qu’une ONG venait visiter l’établissement, nous étions transférés dans une autre ville.» Kiko a finalement reçu un document le sommant de quitter le territoire hellénique et l’espace Schengen dans les trente jours.

A la frontière entre la Grèce et la Macédoine, Kiko a trouvé deux autres Algériens. Depuis, ils marchent ensemble. Le long chemin vers l’Europe occidentale se fait ainsi: des amitiés d’infortune au hasard des étapes, qui se dénouent quand les chemins bifurquent, quand certains sont arrêtés ou meurent.

Boualem a quitté l’Algérie en 2004. Il a vécu huit ans à Kalamata, dans le sud du Péloponnèse, travaillant pour un entrepreneur du bâtiment, qui ne l’a jamais aidé à régulariser sa situation. Avec la crise, Boualem a perdu son emploi. Il a décidé de prendre la route de l’Europe occidentale.

Kiko, lui, était étudiant en première année de biologie, dans sa ville natale de Constantine. «Je suis parti pour aider ma mère et mon petit frère», explique le jeune homme. La route de l’Espagne étant bouchée, il a choisi d’entreprendre le long voyage par les Balkans.

Ce soir, dans les rues de Lojane, on peut croiser des Algériens, quelques Somaliens, des Tunisiens, mais surtout des Afghans et des Pakistanais, qui restent les deux nationalités les plus représentées. En tout, quelques centaines d’hommes font étape dans ce gros village, dont la majorité des habitants, tous Albanais, vivent eux-mêmes à l’étranger, en Suisse, en Allemagne ou en Belgique.

Lojane est une étape essentielle sur la route des migrations depuis déjà deux ans. Les gens du village tirent de petits profits de cette situation. Dans les échoppes, on parle anglais et on accepte les euros. Une paillasse dans une maison vide se paie 3 à 5 euros la nuit mais, l’été, il est plus simple de dormir dehors, dans la «jungle», qui s’étend entre le village et la frontière serbe.

En deux ans, plusieurs dizaines de milliers de personnes sont passées par Lojane. Pourtant, la police macédonienne n’entre jamais dans le village, ancien bastion de la guérilla albanaise durant le conflit de 2001. Les autorités macédoniennes refusent de communiquer au sujet des migrations clandestines, feignant d’ignorer ce phénomène, probablement parce qu’elles sont incapables d’y faire face. Le pays ne dispose que d’un petit centre de rétention, près de Skopje, et n’a aucun centre d’accueil ouvert.

Le passage des clandestins représente aussi un fructueux marché. «Si tu as de l’argent, les taxis prennent 500 euros pour te conduire de Gevgelija à Lojane, explique Kiko. On sait qu’ils travaillent tous avec la police.» Les cas de corruption sont fréquents au poste frontière «officiel» de Tabanovce, à 5 kilomètres en contrebas de Lojane.

La plupart des migrants rêvent de passer en Serbie puis en Hongrie. Beaucoup se font prendre immédiatement après la frontière serbe, quand ils essayent de remonter vers le nord du pays. La prison de Vranje déborde de migrants. Tout comme en Grèce, l’arbitraire est la règle: les clandestins sont conduits devant un juge administratif qui leur inflige une peine discrétionnaire de prison, avant de «revenir une case en arrière», c’est-à-dire d’être renvoyés en Macédoine, le plus souvent à Lojane, où ils viennent retrouver les nouveaux venus sur la route. Selon des témoignages concordants, les policiers auraient reçu la consigne de battre «sévèrement» les clandestins, afin de leur laisser un «bon souvenir» de la Serbie.

La route «directe» étant de plus en plus bouchée, de nouveaux itinéraires apparaissent. Depuis la Macédoine, beaucoup de migrants cherchent à gagner le Kosovo, puis le Monténégro, la Bosnie-Herzégovine et la Croatie. Kiko déploie une feuille avec des itinéraires notés au stylo, des listes de villes, de villages, parfois la description d’un passage. Il espère déjà gagner le Monténégro, où il serait possible de se reposer dans un centre d’accueil ouvert. Financé par l’Union européenne, ce centre, situé à Spuz, ne compte qu’une trentaine de places, alors que des centaines de migrants essaient de l’atteindre.

Les trois Algériens partagent un repas frugal à l’entrée d’un champ: des tomates, quelques poivrons. Ils n’avaient pas mangé depuis vingt-quatre heures. Dans les maisons voisines, des Albanais célèbrent l’iftar, le repas festif qui rompt le jeûne du ramadan. Une chaude nuit d’été couvre Lojane, les Algériens se reposent avant de tenter de passer au Kosovo. «Nous sommes les clandestins, nous sommes des milliers, personne ne pourra jamais nous arrêter», lâche Kiko en scrutant les montagnes qui découpent l’horizon. Quelques jours plus tard, le jeune homme a publié un message sur Facebook, annonçant qu’il avait réussi à passer au Kosovo, puis au Monténégro.

«Nous sommes les clandestins, nous sommes des milliers, personne ne pourra jamais nous arrêter»