Aujourd'hui, l'avenir de tout un pays repose sur un seul homme. Tout dépend de la poursuite de la cavale d'Ante Gotovina, citoyen franco-croate, ancien légionnaire, ancien barbouze, ancien criminel de droit commun, lié aux milieux politico-mafieux de la droite et de l'extrême droite française, «héros» de la guerre d'indépendance croate, inculpé de crimes de guerre par le Tribunal pénal international de La Haye.

La vie d'Ante Gotovina ressemble beaucoup à un roman d'aventures et d'espionnage. Rien ne manque: ni l'argent, ni les combats, ni le sexe, ni l'amour, ni la drogue. A croire que le scénariste a mélangé tous les poncifs du genre, sans avoir peur d'en faire trop. On ignore juste si le film se terminera par un happy end.

Ante Gotovina est né en 1955 dans l'île de Pasman, sur la côte dalmate. A 18 ans, le bouillant jeune homme s'enfuit de Yougoslavie, en s'engageant comme matelot. Il gagne Marseille où il s'engage dans la Légion étrangère, sous le nom d'Ivan Grabovac. Affecté au 2e régiment étranger de parachutistes (REP), basé à Calvi, en Corse, il fait alors une rencontre déterminante: celle de son «frère d'armes», Dominique Erulin. Les deux hommes servent sous les ordres du frère de ce dernier, le colonel Philippe Erulin, au lourd passé de tortionnaire en Algérie.

En 1978, le 2e REP saute sur Kolwezi, au Zaïre. Ante Gotovina est le chauffeur du colonel Erulin. Le jeune Croate achève cependant son engagement de cinq ans et quitte la Légion. En 1979, il obtient la naturalisation française.

On retrouve Gotovina dans plusieurs officines de sécurité, notamment la compagnie KO International, filiale de VHP Security. Cette entreprise est connue comme un paravent du Service d'action civique (SAC), les spécialistes des coups tordus du mouvement gaulliste. KO International assure également à cette époque la sécurité de Jean-Marie Le Pen.

Condamné en France

Ante Gotovina sait se rendre indispensable: dans la région d'Aix-en-Provence, les barons du gaullisme, de l'extrême droite et de la pègre le connaissent toujours très bien. En 1981, avec son compagnon Dominique Erulin, il rend un service important à l'éditeur Jean-Pierre Mouchard, un ami proche de Jean-Marie Le Pen. Les deux hommes montent un commando pour libérer l'imprimerie de ce dernier à La Seyne-sur-Mer, occupée par des grévistes de la CGT.

Le parcours d'Ante Gotovina devient de plus en plus trouble. Gotovina et Erulin séjournent en Amérique latine, où ils assurent des formations paramilitaires. Les deux hommes sont en effet devenus des fugitifs. En septembre 2001, ils ont cambriolé un riche fabriquant de coffres-forts, Henri Salomon. Le montant du casse est estimé à 2 millions de francs.

Ante Gotovina rencontre en Colombie sa future compagne, Ximena, qui va lui donner une fille. Le fugitif se présente désormais sous le nom de Toni Moremante. Arrêté à l'occasion d'un retour en France, condamné en 1986 par la Cour d'assise de Paris à cinq ans de réclusion, il est libéré dès l'année suivante.

En 1990, il revient dans son pays natal, la Croatie, qui se dirige vers l'indépendance et va tout de suite mettre à contribution les évidentes qualités militaires de l'ancien légionnaire. Ante Gotovina gravit les échelons de la hiérarchie militaire à toute vitesse. En octobre 1992, il est nommé commandant du district militaire de Split.

Dans le même temps, il figure sur les listes du personnel de la société parisienne Assistance sécurité protection, et se serait rendu au Paraguay et en Argentine en 1990 et 1991. Selon certaines sources, ces voyages pourraient être liés à des trafics de cocaïne.

Ante Gotovina va jouer un rôle central dans l'opération «Tempête», le blitzkrieg déclenché par la Croatie le 4 août 1995 pour reprendre la Krajina occupée par les sécessionnistes serbes. L'acte d'accusation du TPI contre Ante Gotovina, en date du 21 mai 2001, évoque «les meurtres illicites de Serbes», «le pillage de villages ou de biens serbes, notamment de maisons, dépendances, granges et du bétail». «L'accumulation de ces actes par les forces croates a abouti au déplacement à grande échelle d'environ 150 000 à 200 000 Serbes de Krajina vers la Bosnie-Herzégovine et la Serbie.»

Peur des nationalistes

Malgré cette accusation, Ante Gotovina a été vu à de nombreuses reprises ces dernières années en Croatie, où de nombreuses associations militent en sa faveur. Le gouvernement social-démocrate d'Ivica Racan, au pouvoir de janvier 2000 à octobre 2003, semble avoir eu peur d'arrêter Gotovina, en raison des risques de réaction de l'opinion et des milieux nationalistes. Revenu au pouvoir, le HDZ du premier ministre Ivo Sanader a bien compris que l'arrestation de Gotovina était le prix à payer si la Croatie voulait rejoindre le club européen, mais il n'est pas certain que les services secrets croates gardent toujours le fil leur permettant de localiser Gotovina.

Sur le fond, la biographie d'Ante Gotovina rappelle beaucoup celle du commandant Arkan. Avant de devenir «héros» de la guerre des années 1990, ce dernier avait, lui aussi, multiplié les «coups» criminels en Europe, mais il émargeait aux services secrets serbes, et non pas pour les services français. Si Ante Gotovina finit par être arrêté, il rejoindra d'ailleurs à la prison de Scheveningen tout un club d'anciens de la Légion étrangère française.

Le point le plus surprenant du dossier Gotovina demeure d'ailleurs le silence absolu des autorités françaises. L'ancien premier ministre Ivica Racan a affirmé, dans une interview parue dans le quotidien Jutarnji List, que Paris ne lui a jamais transmis les informations en sa possession sur le parcours criminel d'Ante Gotovina. L'ambassade de France à Zagreb a pourtant encore délivré un passeport au citoyen Gotovina le 11 avril 2001, six semaines avant son inculpation officielle par le TPI.