Il y a, à l'échelle européenne, une ironie terrible dans le rejet – à 75,83% – du plan de réunification de Chypre par la partie grecque de l'île. Alors que l'Union européenne a voulu faire du 1er mai prochain la fête de l'unité européenne retrouvée entre l'Est et l'Ouest, une île de la Méditerranée va continuer d'incarner la division à l'intérieur même de l'Europe.

Bertie Ahern, le premier ministre irlandais, dont le pays s'apprête à accueillir les cérémonies de l'élargissement, notait la semaine passée à Prague, non sans lyrisme: «L'élargissement, c'est ouvrir les esprits aussi bien que les frontières.» Louis Michel, le ministre belge des Affaires étrangères, lui a fait tristement écho en réagissant samedi aux résultats des référendums chypriotes: «Nous rêvions d'une Chypre réunifiée se joignant à l'UE au 1er mai. L'idée européenne repose en effet tout entière sur les concepts d'intégration et d'unification. Et c'est pour cela justement que l'Europe s'appelle à présent une Union.» La Commission européenne a donc «profondément» regretté, samedi, qu'une «occasion unique» ait été «manquée».

L'ironie n'est pas seulement symbolique pour l'UE: elle qui refusait de reconnaître la République turque de Chypre du Nord – autoproclamée en 1983 – a désormais une dette face à ce peuple qui a voté à 64,9% pour la réunification. Il faut dire que l'acceptation des référendums aurait aussi ouvert à cette population isolée de 22 000 personnes les portes de l'Union. Bruxelles les a donc félicités «chaleureusement». Faute de reconnaissance internationale du nord, l'île tout entière rejoint théoriquement l'Union au 1er mai. Elle sera représentée par le seul gouvernement du sud. Les lois et règles européennes sont «suspendues» au nord, mais Bruxelles s'engage à ne pas l'abandonner.

C'est sous la pression d'Athènes que les Quinze avaient accepté de négocier l'entrée de Chypre encore divisée dans l'UE. Alors que la perspective d'une victoire du non au sud de l'île se précisait, Günter Verheugen, le commissaire en charge de l'élargissement, a eu des mots très durs pour ses partenaires chypriotes grecs, s'estimant «berné» par le gouvernement de Tassos Papadopoulos. Si certains diplomates à Bruxelles notaient que les Grecs et surtout les Chypriotes risquaient désormais de faire les frais du dépit de leurs partenaires européens, ils admettaient aussi qu'il était difficilement concevable de les sanctionner concrètement. «Je ne pense pas que cela aurait beaucoup de sens de commencer maintenant à donner de bons ou mauvais points», a noté Louis Michel, qui estime toutefois qu'il faudra «tenir compte» du résultat.

En même temps qu'il s'énervait des mauvaises dispositions grecques, Günter Verheugen a insisté, dès avant la tenue des scrutins, sur la nécessité d'imaginer des compensations pour les Chypriotes turcs en cas d'échec. Son porte-parole Jean-Christophe Filori a expliqué dimanche à l'AFP que la Commission envisageait une «combinaison d'aides financières et de mesures commerciales pour faciliter le développement économique au nord et les aider à sortir de leur imbroglio économique». D'autres voudraient aller encore plus loin, comme l'eurodéputé vert Daniel Cohn-Bendit qui a appelé à lever les sanctions de l'ONU contre Chypre du Nord et à installer entre l'UE et cette dernière «un cadre de relations permanent en matière économique aussi bien que politique».

Les ministres européens des Affaires étrangères devraient examiner dès ce lundi, à Luxembourg, les moyens d'aider les Turcs de Chypre. Mais derrière cet empressement à s'investir pour Chypre du Nord, l'Europe a aussi le souci de ne pas trop s'engager sur un autre terrain. La Turquie, candidate à l'UE et qui a fermement soutenu le plan de l'ONU, veut elle aussi capitaliser sur la bonne volonté de ses protégés chypriotes. «Nous attendons que les pas positifs faits par la Turquie se répercutent sur sa candidature à l'Union européenne», a déclaré, après l'annonce des résultats, le chef du gouvernement Recep Tayyip Erdogan. Ankara a en effet rendez-vous en décembre prochain avec les chefs d'Etat et de gouvernement européen: elle en espère un feu vert pour ouvrir ses négociations d'adhésion à l'UE. Or, les débats nationaux très vifs se multiplient au sujet de la candidature turque dans les pays membres et la Commission européenne se montre très prudente. La semaine passée, Günter Verheugen a fermement condamné la sentence d'un tribunal turc d'exception contre une opposante politique, Leyla Zana, jugeant qu'elle jetait «une ombre négative sur l'avance des réformes politiques en Turquie».