Élection

Pour l’OMC, la menace d’un retour au protectionnisme américain

Durant sa campagne, Donald Trump a comparé l’Organisation mondiale du commerce à un désastre et évoqué une sortie des Etats-Unis. Une fois au pouvoir, il pourrait toutefois adoucir son discours tant les Etats-Unis ont besoin du libre-échange

Durant sa campagne présidentielle, Donald Trump s’est fait le pourfendeur des accords de libre-échange qui nuiraient à l’économie américaine. Si l’accord nord-américain (ALENA) – signé en 1994 avec le Canada et le Mexique – et le Partenariat transpacifique (TPP) ont été ses cibles favorites, le candidat républicain a franchi une nouvelle étape le 24 juillet quand il a directement évoqué une sortie des Etats-Unis de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Et cela afin de pouvoir rétablir des droits de douane de 15% à 35% sur les produits provenant du Mexique.

«Nous allons renégocier ou sortir [de l’OMC], expliquait-il aux micros des journalistes qui suggéraient que ses propositions de négociations commerciales avec le Mexique ne passeraient pas au sein de l’institution basée à Genève. Ces accords commerciaux sont un désastre. L’Organisation mondiale du commerce est un désastre.»

Professeur d’économie politique internationale à l’IMD de Lausanne, Jean-Pierre Lehmann, qui est né aux Etats-Unis, rappelle que le l’OMC n’a pas attendu l’élection de Donald Trump pour perdre de l’importance. «L’échec du cycle de Doha et les accords commerciaux méga-régionaux – les partenariats transatlantique et transpacifique – poussés par Barack Obama ont déjà précipité le déclin du modèle multilatéral de l’OMC, explique-t-il. La bonne nouvelle, c’est que ces accords méga-régionaux sont à peu près morts. La mauvaise, c’est qu’il n’y a rien pour les remplacer…»

Le Congrès comme garde-fous

Conseiller d’Etat en charge de la Genève internationale, François Longchamp ne doute pas que Donald Trump, une fois au pouvoir, s’écartera quelque peu des déclarations de principe. «Certes, Donald Trump a fait des déclarations fracassantes sur l’OMC, mais je vous rappelle que c’est au nom de l’Algérie française que De Gaulle a décolonisé et au nom du programme commun avec les communistes que François Mitterrand a fait entrer Bernard Tapie au gouvernement», ironise-t-il.

François Longchamp rappelle en outre que l’OMC a pour mission de fluidifier les échanges commerciaux, ce qui est vital pour les Etats-Unis. «Donald Trump se rendra vraisemblablement compte qu’il ne restaurera pas des emplois aux Etats-Unis en sortant de ce système, poursuit-il. Sachant que l’OMC est à prendre ou à laisser et connaissant son importance pour le secteur agricole ou l’industrie d’exportation américaine, je pense que sa propre administration rappellera rapidement au président, si besoin était, que l’OMC n’est pas complètement inutile.»

Professeur au Graduate Institute de Genève et spécialiste du commerce international, Cédric Dupont ne se montre pas davantage inquiet pour l’avenir de l’institution. Il rappelle par ailleurs que tant Donald Trump qu’Hillary Clinton ont tenu des discours teintés de protectionnisme durant la campagne. «Avec un déficit commercial colossal qui ne se réduit pas et un dollar qui s’est apprécié ces dernières années face aux autres grandes devises internationales, ils n’avaient guère d’autre choix», souligne-t-il.

Cédric Dupont ne croit pourtant pas à un véritable retour au protectionnisme des Etats-Unis. «La dernière fois qu’ils l’ont essayé c’était dans les années 1930 et ils ont rapidement compris que ça ne fonctionnait pas, que leur économie avait besoin du reste du monde, rappelle-t-il. Résultat: ils ont été les principaux défenseurs du libre-échangisme durant le demi-siècle qui a suivi.»

L’OMC se dit prêt à travailler avec Trump

Pour Cédric Dupont, Donald Trump prendra peut-être des mesures symboliques sur le court terme, comme l’instauration de nouvelles taxes sur les produits mexicains et chinois ou des mesures antidumping. Mais sur le long terme le futur président des Etats-Unis devrait, selon lui, se montrer plus rationnel. «Business is business, explique-t-il, et si les Américains veulent pouvoir acheter des iPhone à l’avenir, ils auront besoin de la Chine, qui les produit. Surtout, poursuit-il, Donald Trump devra passer par le Congrès s’il entend renégocier des accords commerciaux comme l’ALEA. Or, même si celui-ci sera républicain, tous ses membres ne sont pas devenus pour autant des protectionnistes convaincus.»

Reste la question du financement, Washington étant le principal contributeur au budget de l’OMC. Si Cédric Dupont estime qu’il est possible que Donald Trump réduise la participation des Etats-Unis, il se montre plus inquiet pour les organisations non commerciales. «Son élection marque un retour au monde des nations, un monde dans lequel les grandes puissances discutent entre elles directement et n’ont pas besoin d’institutions multilatérales.»

De son côté, le directeur général de l’OMC Roberto Azevedo s’est fendu de tweets mercredi après-midi pour féliciter Donald Trump. Il se dit «prêt à travailler» avec la nouvelle administration américaine et rappelle le rôle de leadership des Etats-Unis dans l’économie mondiale ainsi que toute l’importance d’un système commercial multilatéral.

«Il est clair que beaucoup pensent que le commerce ne fonctionne pas à leur avantage, nous devons nous en préoccuper et s’assurer que le commerce apporte le maximum de bénéfices au maximum de personnes», conclut-il.

Collaboration: Alexis Favre

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