Lundi 16 mars. La pandémie de Covid-19 domine l’actualité planétaire. Le monde est en mode de crise. La conférence de presse de Tedros Adhanom Ghebreyesus donnée depuis le siège de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) est diffusée en direct sur CNN. Le moment est grave et la chaîne américaine sait pourquoi elle offre une place de choix à l’agence onusienne. Un sondage réalisé par Media Consult entre le 6 et le 9 mars le montre: 77% des Américains ont confiance dans l’OMS. C’est davantage que leur confiance dans leur gouvernement et leur armée. L’OMS jouit aussi d’une cote de popularité élevée dans les pays à revenus faibles et moyens. Alors que la pandémie ravage la planète, elle reste au cœur de l’attention. Mais comment a-t-elle géré jusqu’ici la plus grave crise sanitaire mondiale depuis 1918-1919?

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Evaluation des risques

Informée le 31 décembre par le biais de son bureau en Chine d’un cas de pneumonie de cause inconnue, l’OMS a commencé tôt sa surveillance. Le 4 janvier, elle agissait déjà au niveau de son bureau local en Chine, de son bureau régional et du siège à Genève. Un jour plus tard, elle publie une première évaluation des risques basée sur les expériences passées du SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère). Face à l’aggravation de la situation, elle envoie une équipe à Wuhan, l’épicentre de l’épidémie, et réunit les 22 et 23 janvier son premier comité d’urgence. Ce dernier, très divisé, n’est pas d’accord pour déclarer l’urgence sanitaire de portée internationale et n’y procédera que le 30 janvier. L’agence onusienne s’active aussi dans la prévention, formant près de 11 000 travailleurs de la santé en Afrique par des cours en ligne sur le Covid-19. Nourrissant l’espoir de contenir l’avancée du coronavirus, elle attendra le 11 mars pour déclarer la pandémie.

L’OMS aurait-elle pu faire mieux? Directeur de l’Institut de santé globale de l’Université de Genève, Antoine Flahault émet quelques critiques: «Avec le Covid-19, l’OMS n’a pas donné une guidance claire aux Etats membres, notamment sur les modalités de mise en œuvre de la fermeture des écoles, les restrictions de rassemblements, les cordons sanitaires. Concernant les frontières, elle a appelé les Etats à ne pas les fermer, mais quand des pays comme l’Allemagne, l’Italie et l’Autriche l’ont fait, elle n’a rien dit. Or c’est en totale violation du Règlement sanitaire international, signé par ces mêmes Etats et qui a force obligatoire.»

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Trop élogieuse face à Pékin

Les critiques les plus virulentes touchent à la manière très (trop) élogieuse dont l’OMS a salué les efforts entrepris par Pékin pour endiguer l’épidémie. Les propos du chef de mission de l’OMS à Wuhan, Bruce Aylward, ont choqué. Il relevait que l’attitude chinoise a permis de sauver des «centaines de milliers de vies». Antoine Flahault s’interroge aussi: «Le rapport de la commission conjointe OMS-Chine sur le Covid-19 est très instructif, mais avouons qu’il est très complaisant vis-à-vis du régime communiste chinois. Il ne fait pas la moindre référence aux violations inadmissibles des droits humains perpétrées contre sa population ni au retard majeur à réagir de manière transparente au début du processus, retard que paie comptant aujourd’hui toute la communauté internationale.» Et le spécialiste d’ajouter: «L’OMS est empêtrée dans une forte politisation qui rend difficile toute expertise indépendante. Le plus gros conflit d’intérêts de l’OMS, ce n’est pas avec le secteur privé. C’est avec les Etats membres.»

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Fondée en 1948, forte de 194 Etats membres, de six bureaux régionaux et de 149 bureaux de terrain, l’OMS évolue dans un contexte géopolitique très difficile, qu’une pandémie ne fait que complexifier. Membre du Conseil de supervision de la préparation globale (GPMB), un organe indépendant lancé en 2018 par l’OMS et la Banque mondiale, présidente du Global Health Centre de l’IHEID, Ilona Kickbusch le reconnaît: «Le contexte est tellement plus politisé que par le passé, cela rend toute action extrêmement difficile. Pour l’OMS, cela requiert un dosage très subtil.» Elle n’élude toutefois pas les dernières informations reçues sur l’apparition du premier cas de Covid-19 en Chine (17 novembre): «Malgré nos espoirs après les leçons tirées du SRAS, la réaction de la Chine a été trop lente.» La spécialiste est aussi critique à l’égard des pays occidentaux, qui ont été trop «passifs» face à l’avancée de l’épidémie.

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L’OMS revient pourtant de loin. En 2014-2015, au moment de l’épidémie d’Ebola en Afrique de l’Ouest, elle faisait l’objet de tirs croisés de toutes parts. Elle avait attendu cinq mois avant de déclarer une urgence sanitaire de portée internationale. Depuis, des réformes majeures ont été entreprises: établissement d’un programme des urgences sanitaires, dirigé par Michael Ryan, communication au public très fréquente et transparente, implication forte du directeur général, le docteur Tedros, création d’une réserve de personnel de santé et un fonds d’urgence de 100 millions de francs. L’OMS a désormais une cheffe scientifique, Soumya Swaminathan, et met un fort accent sur la science et la recherche, notamment sur les vaccins.

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Existence assurée

Face aux détracteurs de l’organisation, Nora Kronig, responsable de la division Affaires internationales et vice-directrice de l’Office fédéral de la santé publique, met en perspective: «L’OMS a un budget équivalent à celui des Hôpitaux universitaires de Genève. Et seuls 20% de son budget proviennent de contributions obligatoires des Etats membres. Cette organisation est surtout une agence normative avec un engagement technique sur le terrain.» Ilona Kickbusch se souvient des discussions virulentes sur l’OMS en 2014: «Certains voulaient créer une organisation parallèle. Aujourd’hui, ce questionnement n’existe plus. L’OMS devra peut-être trouver un nouveau mode de financement, mais elle est là pour rester. Une preuve qu’elle a réussi à imposer son narratif.» Antoine Flahault est moins catégorique. Il estime que l’OMS «ne sortira pas de la crise sans un questionnement profond sur son fonctionnement, sa gouvernance, son indépendance, ses moyens».

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