A l’aube de ses 70 ans, elle a livré son testament politique. Pour elle, mais surtout pour l’Organisation mondiale de la santé (OMS) qu’elle dirige depuis 2006. Lundi, à l’ouverture de la 70e Assemblée mondiale de la santé au Palais des Nations à Genève, Margaret Chan n’a laissé transparaître aucune fatigue malgré les énormes défis et crises qui ont jalonné son règne à la tête de l’agence onusienne. D’un ton énergique, cette Chinoise née dans la Hongkong de l’Empire britannique a refusé la critique récurrente selon laquelle l’OMS aurait perdu de sa pertinence. Elle en veut pour preuve les énormes progrès accomplis grâce à des partenariats globaux pour éradiquer des maladies tropicales négligées. «En 2016, a-t-elle martelé, près d’un milliard de personnes ont reçu gratuitement des traitements qui les protègent de maladies qui rendent aveugles, mutilent ou déforment.»

Une décennie tourmentée

A l’heure où l’administration américaine de Donald Trump semble vouloir saborder les efforts entrepris par Barack Obama pour réduire le nombre de citoyens sans assurance maladie, Margaret Chan se dit fière d’avoir fait publier sous son mandat un rapport particulièrement influent, le 2010 World Health Report, qui prône l’universalité de la couverture médicale. Docteur spécialiste de nutrition, la directrice générale de l’OMS souhaite que soient mises en œuvre au plus vite les recommandations de la Commission de l’OMS sur les moyens de mettre fin à l’obésité de l’enfant. «L’obésité des enfants, souligne-t-elle, est l’expression la plus visible et sans doute la plus tragique des forces qui expliquent l’augmentation des maladies non transmissibles.»

Tirer le bilan de Margaret Chan, c’est bien sûr tirer le bilan d’une directrice générale. Mais c’est aussi brosser le portrait d’une décennie tourmentée. La patronne de l’OMS ne s’est pas privée de le rappeler. A peine un an et demi après qu’elle a été portée à la tête de l’Organisation mondiale de la santé, la crise économique et financière de 2008 mettait les finances des Etats et les budgets de santé en grande difficulté. Les effets sont perceptibles aujourd’hui encore. Le terrorisme et l’extrémisme violent ont provoqué des désastres humanitaires d’une ampleur jamais vue depuis la Seconde Guerre mondiale.

Ayant jusqu’ici évité de commenter les horreurs du conflit syrien, Margaret Chan est sortie de sa réserve lundi devant 4000 délégués: «Les fréquentes attaques contre des centres de soins et des convois humanitaires sont un véritable mépris pour le droit international humanitaire. Selon des rapports confirmés par l’OMS, plus de 300 centres de soins ont été attaqués en 2016 dans vingt pays dont une majorité en Syrie.»

Lenteur face au virus Ebola

Sur le plan des épidémies et pandémies, Margaret Chan a esquivé la surréaction de l’OMS à la pandémie de grippe H1N1 en 2009 en précisant que le monde avait eu de la chance que le virus n’eût pas été plus virulent. Il a aussi eu de la chance avec les nouveaux virus MERS en 2012 et de la grippe aviaire H7N9 en 2013 qui ont été contenus. Il a eu en revanche moins de chance, a-t-elle ajouté, avec le virus Zika et surtout Ebola en 2014, qui a coûté la vie à plus de 11 000 personnes en Afrique de l’Ouest. Fidèle au proverbe chinois «shi huà shi shuò» qui signifie «je pense ce que je dis et je dis ce que je pense», la directrice de l’OMS a relevé que son organisation a été trop lente à reconnaître que le virus évoluait de façon différente que lors d’épidémies précédentes. «L’OMS a entrepris des corrections rapides.» Mais elle n’élude pas sa responsabilité: «Tout cela a eu lieu sous ma direction et je suis personnellement responsable.»

Un observateur averti de l’OMS le relève: «La crise Ebola est malheureusement un événement qui sera étroitement associé à la direction de Margaret Chan. Mais à son crédit, au cours de ses deux mandats, elle a accru la visibilité de l’OMS et réaffirmé son rôle central dans le monde.» Les structures de gouvernance, trop bureaucratiques, expliquent en partie la mauvaise gestion du début de la crise d’Ebola. Certains y voient cependant aussi la conséquence du leadership feutré de Margaret Chan.

«Déférence excessive»

«Elle a montré une déférence excessive envers les Etats membres, envers l’industrie et les donateurs», déplore une autre experte de la question qui ajoute: «Mais je ne crois pas que Margaret Chan n’ait fait qu’appliquer les directives de Pékin. C’était plus son ADN personnel, marqué par ses origines asiatiques, qui explique son non-interventionnisme, sa volonté de respecter à la lettre la souveraineté des Etats.» Il reste qu’aujourd’hui l’OMS est mieux armée pour faire face à une nouvelle épidémie.
Avant d’être saluée par une standing ovation, Margaret Chan a conclu en soulignant l’honneur qu’elle a eu de servir l’OMS: «Je l’ai fait avec humilité, mais aussi avec une grande fierté.»