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Le businessman Evgueni Chichvarkin vilipende les Russes installés à Londres qui sont venus voter pour la présidentielle du 18 mars au consulat russe.
© Tim Ireland/AP

Royaume-Uni

«Londongrad», refuge des deux Russie

La capitale britannique sert de centre à la fois pour les oligarques et les opposants à Vladimir Poutine

Kensington Palace Gardens n’est pas surnommée «allée des milliardaires» pour rien. Au cœur de Londres, coincée entre Notting Hill et Hyde Park, gardée de chaque côté par des gardes privés, elle aligne de prestigieuses propriétés du XIXe siècle. Au centre se trouve celle de Roman Abramovitch. L’oligarque, connu depuis qu’il a acheté le club de football de Chelsea en 2003, s’est offert ce bijou de pierres blanches pour 90 millions de livres (120 millions de francs). Son voisin d’en face est Leonard Blavatnik, un homme d’affaires américain d’origine ukrainienne, qui a fait fortune dans le pétrole russe. Juste à côté se trouve la résidence personnelle de l’ambassadeur de Russie. Londres abrite aussi les magnifiques résidences d’Alicher Ousmanov, actionnaire d’Arsenal, ou encore de Vladimir Iakounine, roi des chemins de fer russes.

Roman Borisovitch s’en amuserait presque. Le militant anti-corruption, cofondateur de l’association KlampK, montre les lieux pour des visites guidées d’un genre inhabituel: des «KleptoTours». Il documente et expose les luxueuses maisons achetées avec de l’argent soupçonné sale dans la capitale britannique. Les Russes reviennent régulièrement dans son inventaire. «Ils viennent à Londres parce que c’est un endroit qui accepte facilement l’argent sale.»

Visas facilités

Difficile de mesurer exactement le flot d’argent russe qui arrive à Londres, mais l’étonnante histoire des visas pour entrepreneurs jette une lumière crue sur la réalité. Pour un investissement de 2 millions de livres (2,7 millions de francs), un étranger peut obtenir un visa britannique, qui devient une autorisation de résidence permanente après cinq ans. Entre 2008 et 2014, il y avait un immense vide juridique: «Les banques estimaient que le Ministère de l’intérieur devait faire les vérifications de l’origine de l’argent, et le Ministère de l’intérieur renvoyait la responsabilité sur les banques, explique Rachel Davies, de l’association Transparency International. Résultat, il y a eu très peu de vérifications.» Pendant cette période, 706 Russes ont reçu ce visa, 23% du total. Quand les règles ont été finalement durcies début 2015, imposant aux banques de procéder aux vérifications, le nombre de visas attribués a été divisé par quatre…

«Le Royaume-Uni est complice, que ce soit délibérément ou pas», accuse Chris Bryant, un député travailliste, président du groupe parlementaire sur la Russie. Il accuse l’ancien premier ministre David Cameron d’avoir fermé les yeux, poussant au début de son mandat pour attirer toujours plus d’investissements des pays émergents, y compris de la Russie.

«Vous êtes du côté sombre de la rue»

Voilà pourquoi, depuis deux décennies, la capitale britannique est affublée du surnom de «Londongrad». Mais Londres ne reçoit pas que des proches du Kremlin. Le récent empoisonnement de l’agent double Sergueï Skripal est venu le rappeler. Les opposants russes sont aussi nombreux au Royaume-Uni. Une récente scène à l’angle de Kensington Palace Gardens l’a aussi souligné.

C’est le jour du scrutin présidentiel russe. Les électeurs font la queue devant l’ambassade. Sur le trottoir d’en face, Evgueni Chichvarkin est déchaîné. L’ancien riche homme d’affaires russe, opposant de Vladimir Poutine depuis qu’il a dû fuir la Russie en 2009, prend son mégaphone, visiblement en colère. Sans arrêt, durant des heures, il interpelle la petite foule qui fait la queue de l’autre côté de la rue pour aller voter à l’ambassade de Russie à Londres. «Vous êtes du côté sombre de la rue! Nous sommes du bon côté! Si vous ne traversez pas, vous êtes une disgrâce pour notre pays! Vous n’avez aucune dignité!»

Il faut arrêter avec les clichés sur les oligarques. Les lois contre le blanchiment d’argent au Royaume-Uni sont très sérieuses. S’ils achètent des propriétés ici, je ne vois pas le problème

Evgueni Chichvarkin, opposant russe

Londres, microcosme de deux Russie. Opposants et oligarques, militants et classe moyenne se font face, littéralement. Entre eux, la frontière est d’ailleurs plus poreuse qu’il n’y paraît. Quelques semaines après les élections, la colère d’Evgueni Chichvarkin est retombée. «Ce jour-là était très triste», murmure le colosse, habillé d’un immense cardigan en grosse laine qui lui tombe sous les genoux, d’un pantalon blanc tacheté de gris et de chaussettes rose et vert. Lui a fait fortune en Russie avec Yevroset, une chaîne de magasins de téléphones portables. Il n’est pas un opposant de la première heure, mais il a dû fuir en 2009, perdant «800 millions de dollars», selon ses estimations. Sa mère a été retrouvée morte en 2010 à Moscou, peu après avoir été rouée de coups. Aujourd’hui, il traîne son spleen en dirigeant un magasin de spiritueux haut de gamme.

«Des enquêtes ciblées plutôt que des sanctions globales»

«Il faut arrêter avec les clichés sur les oligarques, affirme-t-il. Les lois contre le blanchiment d’argent au Royaume-Uni sont très sérieuses. S’ils achètent des propriétés ici, je ne vois pas le problème.» Lui, l’opposant déchaîné contre Vladimir Poutine, précise qu’il reçoit tout le monde dans son magasin, y compris les plus proches du Kremlin. «Je leur demande s’ils acceptent d’être pris en photo pour mon compte Instagram. Certains sont d’accord, d’autres pas.» Après tout, Evgueni Chichvarkin vient du même milieu que ces riches hommes d’affaires. «Je suis capitaliste. C’est la seule relation honnête entre les gens.»

Vladimir Ashurkov aussi est réfugié à Londres. Porte-parole de l’opposant Alexeï Navalny à l’étranger, il dénonce fermement un groupe d’individus corrompus proches du Kremlin, qui ont de grosses propriétés dans la capitale britannique. Mais, pour lui qui a longtemps travaillé auprès du milliardaire Mikhaïl Friedman, spécialiste du pétrole russe, pas question de mettre tout le monde dans le même sac. «Je préfère des enquêtes ciblées à des sanctions globales», explique-t-il. Il souhaite voir le pouvoir britannique agir, mais de façon limitée.

De fait, les deux camps ont choisi Londres pour les mêmes raisons. Voilà un endroit sûr, que ce soit pour la sécurité physique ou par les actifs financiers. La qualité des écoles, la langue anglaise et le mode de vie attirent également. Oligarques et opposants fréquentent souvent les mêmes endroits, et adorent la vie de la haute société anglaise. Le passe-temps favori d’Evgueni Chichvarkin? Le polo…

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