«Ce sera notre moment Obama.» Une semaine avant le scrutin, lors d’un grand débat public entre les deux principaux candidats à la mairie de Londres, Theresa Persighetti, une spectatrice, s’enthousiasmait. La victoire qu’annonçaient les sondages de Sadiq Khan, le candidat travailliste, était pour elle hautement symbolique: un musulman, fils d’un chauffeur de bus immigré pakistanais, allait prendre la tête d’une des plus grandes villes occidentales. «Cela vient prouver la diversité de Londres», renchérissait Silvana Gambini, qui l’accompagnait ce jour-là.

Vendredi, les sondages se sont confirmés. Sadiq Khan, 45 ans, a emporté la mairie avec 44% des voix, devançant largement le candidat conservateur Zac Goldsmith, qui a obtenu 35%, selon le dépouillement en cours en début de soirée. Ce dernier ne pouvait être plus différent de son opposant: fils du multimillionnaire franco-britannique James Goldsmith, d’origine juive allemande.

Deux profils opposés

Le contraste entre les deux hommes a été du pain béni pour Sadiq Khan. Pendant toute la campagne, ce dernier a fait de ses origines sa principale force. Face aux 6000 personnes réunies à la Copper Box Arena, dans l’ancien stade olympique de basket, jeudi 28 avril, pour le dernier débat face à face avec Zac Goldsmith, il insistait une nouvelle fois. «Mes parents sont venus du Pakistan dans les années 1960. Londres a tendu la main dont ma famille avait besoin. Mon père y a trouvé son emploi de chauffeur de bus. Nous avons eu un logement social. J’ai bénéficié d’une école publique locale de qualité.»

La simple énumération de ce passé suffit à provoquer d’énormes applaudissements du public. Sadiq Khan cite aussi régulièrement le fait qu’il a sept frères et une sœur, qu’il vient de Tooting, un quartier populaire du sud de Londres, dont il est aujourd’hui le député, et que ses deux enfants vont à l’école publique où allait sa femme autrefois. Quant à sa religion, lui et sa femme sont pratiquants.

Face à lui, Zac Goldsmith, qui a hérité avec son frère et sa sœur d’une fortune estimée à 400 millions de francs, a mené une campagne très dure, attaquant la religion de son adversaire et ses liens présumés avec certains extrémistes islamiques. «Il a partagé des tribunes avec des gens qui veulent «noyer tous les juifs d’Israël dans la mer», accuse-t-il. Sadiq Khan a effectivement débattu avec des personnalités très controversées, y compris à neuf reprises avec Suliman Gani, un prédicateur accusé de soutenir l’Etat Islamique (ce que ce dernier dément). «Khan, quelle que soit son opinion, flatte les extrémistes», accuse Boris Johnson, le maire sortant de Londres (qui ne se représentait pas, préférant convoiter la place de premier ministre de David Cameron).

Un avocat des droit de l'homme

Ces attaques se sont révélées contre-productives. Sadiq Khan, qui était un avocat spécialiste des droits de l’homme, a longtemps été président de Liberty, une association de défense des libertés publiques. Dans ce cadre, il a effectivement débattu avec de nombreux extrémistes, mais il n’en approuvait pas nécessairement les idées.

Cette campagne nauséabonde a cependant un peu mis au second plan les opinions politiques du nouveau maire de Londres. Or, celles-ci sont pour le moins fluctuantes: l’homme maîtrise bien les dossiers, mais n’hésite pas à changer d’opinion en fonction de la tendance du moment.

Un positionnement politique encore incertain

Député depuis 2005, Sadiq Khan est devenu secrétaire d’Etat aux collectivités locales puis aux transports entre 2008 et 2010. Son positionnement politique? Très New Labour de Tony Blair à ses débuts. Puis, pendant la primaire travailliste pour être candidat à la mairie, il a tenu un discours très à gauche. Depuis qu’il a été choisi, il a fortement recentré ses propos. Autre exemple: il a autrefois fait campagne pour la construction très controversée d’une troisième piste d’atterrissage à l’aéroport de Heathrow, avant de changer d’avis avant cette campagne municipale.

Face au public de la Copper Box Arena, qui s’inquiète de la crise aiguë du logement, il n’hésite pas à multiplier les promesses, sans forcément préciser comment il s’y prendra: 50 000 logements par an seront construits (le double d’aujourd’hui), la moitié d’entre eux sera à prix abordable, les loyers seront mieux contrôlés…

A la sortie de la Copper Box Arena, un groupe de jeunes musulmans, qui s’apprêtaient à voter pour lui, n’était qu’à moitié convaincu. «Zac Goldsmith m’a semblé plus authentique», confie l’un d’eux. Sadiq Khan, qui était très peu connu du grand public avant l’élection, a pu éviter jusqu’à présent de se justifier dans le détail. Maintenant qu’il est maire de Londres, ce sera plus difficile.


Recul des indépendantistes en Ecosse

Nicola Sturgeon, la première ministre d’Ecosse, parle de victoire «historique». Pour la première fois depuis la création du parlement écossais en 1998, un même parti remporte les élections pour la troisième fois de suite. Les indépendantistes du Scottish National Party (SNP) ont gagné 63 sièges (sur 129), loin devant les conservateurs (31) et les travaillistes (29). Néanmoins, cette très large domination est un recul de six sièges, avec la perte de la majorité absolue. Dans ce contexte, l’organisation d’un nouveau référendum sur l’indépendance devient hautement improbable (sauf en cas de Brexit).

Pour les travaillistes, ce recul à la troisième place dans leur ancien bastion écossais est un terrible camouflet. En revanche, ils limitent les dégâts dans le reste du pays. Pour le parlement du Pays de Galles, le Labour reste au pouvoir, avec 29 sièges (sur 60), tandis que les nationalistes du Plaid Cymru passent en deuxième position (12 sièges) devant les conservateurs (11 sièges).

Quant aux élections municipales dans une partie de l’Angleterre, les travaillistes reculent légèrement. S’ils gagnent plus de 1200 des 2700 sièges en jeu, il s’agit d’une baisse d’une vingtaine de sièges par rapport aux élections comparables de 2012. Ce léger recul et la victoire à la mairie de Londres vont conforter le leader Jeremy Corbyn, qui était sous forte pression à l’intérieur de son propre parti. Très controversé en interne, beaucoup plus à gauche que la tradition du Labour, ce dernier gagne un répit.