L’envoyé spécial du quotidien britannique The Times s’est glissé lundi aux répétitions du gala qui devait, mardi soir, être le clou des festivités du 40e anniversaire de la prise de pouvoir du colonel Kadhafi. Stupeur: alors que le spectacle démesuré approche de sa fin, des images défilent sur un écran géant. Celles d’Abdelbaset al-Megrahi, le Libyen condamné à vie en 2001 pour l’attentat contre le Boeing de la Pan Am au-dessus de l’Ecosse en 1988, accueilli par une foule allègre à sa descente de l’avion qui le ramenait à Tripoli le 20 août.

«A moins d’une coupe de dernière minute, l’inclusion de ce clip semble presque un calcul pour provoquer l’Occident», écrit le journaliste. La Grande-Bretagne aurait pu se passer d’une nouvelle provocation tant la libération du prisonnier pour raisons médicales par le ministre écossais de la Justice, Kenny Mac­Askill, empoisonne le débat politique. Pour endiguer l’émoi suscité des deux côtés de l’Atlantique par cette décision, plusieurs membres du gouvernement britannique s’étaient empressés de démentir les allégations d’un marché passé avec le régime du colonel Kadhafi.

Un froid avec Washington

En pure perte. L’élargissement d’Al-Megrahi, vivement dénoncé par Barack Obama et le chef du FBI, Robert Mueller (la plupart des 270 victimes étaient Américaines), a jeté un froid sur «la relation spéciale» entre Londres et Washington. Et depuis dix jours, de rumeurs en conjectures, la polémique accapare toutes les unes de la presse britannique. Elle a rebondi le week-end passé lorsque le Sunday Times a fait état de deux lettres de Jack Straw, le ministre britannique de la Justice, à Kenny MacAskil. Dans sa première missive, en juillet 2007, Jack Straw penchait pour exclure Al-Megrahi d’un accord en discussion entre le premier ministre d’alors, Tony Blair, et Tripoli sur le transfèrement de prisonniers de Londres à la Libye. En décembre 2007, il adoucissait sa position dans un second courrier en évoquant les «intérêts supérieurs du Royaume-Uni».

Pour le quotidien, ce revirement était lié aux négociations en cours entre la compagnie pétrolière BP et la Libye. Conclu quelques semaines plus tard, il a donné accès à la major britannique à des champs d’exploration très prometteurs. Une «insinuation absurde», a aussitôt réfuté Jack Straw en expliquant que par intérêts britanniques il entendait «la normalisation des relations avec la Libye». Pour désamorcer le doute, Downing Street a publié mardi «l’essentiel» de la correspondance échangée depuis 2007 entre Londres et l’Ecosse au sujet d’Al-Megrahi. On y apprend notamment qu’un haut responsable du Foreign Office en visite à Tripoli en février a déclaré que ni le premier ministre, Gordon Brown, ni le chef de la diplomatie, David Miliband, ne tenaient à voir mourir le Libyen, atteint d’un cancer, dans une prison écossaise.

L’effort de transparence de Downing Street n’a pas payé: en des termes féroces, le chef des conservateurs, David Cameron, dénonçait hier matin dans une tribune du Times «un catalogue d’erreurs qui couvre de honte la Grande-Bretagne». Un «fiasco» qu’il attribue au premier ministre, Gordon Brown, qui s’est toujours refusé à commenter la décision de la justice écossaise. Hier soir, le chef de l’opposition a fait monter la pression d’un cran en demandant l’ouverture d’une enquête indépendante sur les conditions de la libération.

Elle pourrait ne pas avoir été dictée par la cupidité, mais par la crainte des Ecossais de voir s’ouvrir le procès en appel du Libyen, dont la condamnation reste entachée de nombreuses suspicions (LT du 29.8.09), avance de son côté Oliver Miles, un ancien ambassadeur de Londres à Tripoli, interrogé lui aussi par le Times. Le jour même de l’annonce de la libération d’Al-Megrahi, ses avocats retiraient leur demande d’appel.