Les auteurs des attentats terroristes qui ont balafré Londres jeudi dernier sont-ils issus de milieux islamistes? S'agit-il de musulmans qui ont grandi au Royaume-Uni? Les deux questions tarabustent les Britanniques et Scotland Yard qui a lancé une véritable chasse aux coupables. Mais aussi toute la communauté musulmane du Royaume-Uni.

Dans l'East End de Londres, à Bethnal Green, où l'on dénote une forte concentration de musulmans, le marché du samedi ne laisse transpirer aucun signe extérieur de panique. Néanmoins, la peur de devoir payer le prix d'un acte qui pourrait avoir été perpétré par des milieux proches de la mouvance Al-Qaida est bien réelle. Garven, un Anglais dans la quarantaine, tient une roulotte où il vend des snacks. A voir comment il salue ses amis bangladais, il se sent visiblement bien dans ce quartier branché de Londres. Derrière les oripeaux d'une cohabitation harmonieuse, ses habitants écornent néanmoins l'image lisse du multiculturalisme londonien. Le 5 mai dernier, ils ont préféré élire George Galloway, ancien ami de Saddam Hussein, au lieu d'une députée travailliste d'origine juive, exprimant ainsi des non-dits pesants.

Garven craint toutefois que ses compatriotes changent de regard sur les musulmans, mais aussi que la police devienne trop répressive. «Vendredi, un habitant du quartier, qui portait un turban sur la tête et conduisait une fourgonnette, a été poursuivi par une voiture de police et arrêté brutalement.» Devant le restaurant Taj, à Brick Lane, Salman, 34 ans, Britannique d'origine pakistanaise, ne cache pas son irritation à voir la communauté musulmane toujours pointée du doigt quand «il faut trouver un bouc émissaire. Ce n'est tout de même pas nous qui avons décidé de participer à la guerre en Irak». Le jeune informaticien rappelle qu'en 1999, ce fut un Anglais, David Copeland, dénommé le nail bomber (il confectionnait des bombes à clous), qui avait semé la mort à Brick Lane, à Soho et à Brixton.

L'inquiétude de Salman est renforcée par une série d'actes hostiles à la communauté musulmane commis au lendemain des quatre explosions qui ont secoué Londres. Le Conseil des musulmans de Grande-Bretagne a reçu pas moins de 30 000 courriels de haine. La police a enregistré plus de 70 plaintes pour haine raciale dans la journée de vendredi et une mosquée, à Birkenhead près de Liverpool, a été la cible d'un incendie criminel samedi matin. Illustration des crispations qui parcourent la société britannique: les responsables de la communauté musulmane de Liverpool sont même allés jusqu'à conseiller leurs membres d'éviter de sortir de chez eux après les attentats de Londres. Des imams ont fait l'objet de menaces de mort. A Finsbury Park, au nord de Londres, les alentours de la mosquée ont été en partie endommagés. C'est notamment là que l'extrémisme radical s'est le plus ostensiblement manifesté avec l'imam Abou Hamza, qui, ironie du sort, devait être jugé mardi pour incitation à la haine raciale.

Samedi, l'ancien chef de Scotland Yard, John Stevens, n'a rien fait pour rassurer. Selon lui, près de 3000 Britanniques nés ou ayant grandi au Royaume-Uni, de confession musulmane, sont passés par les camps d'entraînement d'Oussama ben Laden. Cela ne représente qu'1% de la population musulmane britannique forte de 1,6 million de personnes. Une expertise commandée par Downing Street souligne néanmoins qu'Al-Qaida s'évertuerait à recruter de jeunes musulmans très éduqués dans les universités et écoles britanniques. Pourtant, une autre catégorie de jeunes musulmans britanniques est susceptible d'être recrutée: des jeunes largués dont l'éducation est fortement réduite. Selon les statistiques, 52% des musulmans sont au chômage et 43% n'ont pas de formation. Aucune autre communauté confessionnelle ne peut établir un constat aussi alarmant.

Malgré ces menaces de représailles, les Britanniques et les Londoniens en particulier croient en leur capacité de bannir l'islamophobie. Et ils sont convaincus que la communauté musulmane ne subira pas la même répression qu'aux Etats-Unis au lendemain des attentats du 11 septembre 2001. Tariq Ramadan, professeur à l'Université de Fribourg, s'est lui-même fendu d'une opinion dans le Guardian de samedi: «Londres conservera son équilibre pluraliste seulement par l'engagement personnel au quotidien de chaque individu.» Mais il met toutefois en garde: «On ne peut pas accepter que les droits des individus (arabes ou musulmans) soient bafoués ou que ces populations soient […] discriminées au nom de la guerre contre le terrorisme.»