La pire récession depuis un siècle va-t-elle permettre à Boris Johnson, le premier ministre britannique, de laisser dans l’ombre une sortie de l’Union européenne sans accord? «Etant donné l’ampleur du choc de la pandémie, le Brexit pourrait passer pour une simple anicroche en comparaison, estime Iain Martin, chroniqueur au Times, pro-Brexit. Le calcul de Downing Street semble être que l’économie va souffrir de toute façon, et qu’un accord ou pas n’aura qu’un effet marginal.»

La question se pose alors qu’une nouvelle semaine de négociations entre Londres et Bruxelles s’ouvre ce mardi. Michel Barnier, le négociateur européen, et David Frost, son homologue britannique, assistés de 250 hauts fonctionnaires, discutent via vidéoconférence. Des tables rondes virtuelles sont prévues sur la pêche, le commerce des biens, l’énergie…

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Si le Royaume-Uni est définitivement sorti de l’Union européenne le 31 janvier, les futures relations entre les deux parties ne sont pas encore décidées. Une période de transition, pendant laquelle rien ne change sur le terrain, est en place jusqu’au 31 décembre.

Trouver un compromis d’ici à la fin de l’année a toujours paru un calendrier très serré. Un accord de libre-échange prend normalement des années à être négocié. Mais avec le Covid-19, qui a frappé Michel Barnier et David Frost et qui empêche les rencontres physiques, le retard s’est accumulé.

Pas question pour Boris Johnson de demander une extension

Pire encore, l’accord signé l’année dernière prévoit une date butoir: Londres et Bruxelles ont jusqu’au 30 juin pour décider de prolonger la période de transition d’un ou deux ans. Pour trancher la question, les deux capitales ont prévu un sommet mi-juin, à une date qui n’est pas encore fixée précisément. Mais Boris Johnson a annoncé la couleur: pas question de demander une extension. David Frost l’a redit mercredi dernier devant un comité parlementaire: «La politique ferme du gouvernement est que nous n’étendrons pas la période de transition.» Michel Barnier, d’ordinaire très respectueux, ne cache plus sa frustration. Dans une lettre à David Frost le 20 mai, il a averti: «Je ne voudrais pas que le ton que vous employez ne vienne mettre à mal la confiance mutuelle et l’attitude constructive qui sont essentielles entre nous.»

Faute d’accord d’ici à la fin d’année, et s’il n’y a pas d’extension, les deux entités se retrouveraient à commercer selon les règles de base de l’Organisation mondiale du commerce, avec ses droits de douane et ses quotas. Ce scénario ressemble de près au fameux «no deal», la sortie sans accord, qui a tellement été débattue ces dernières années.

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Les conséquences économiques seraient très négatives. Selon le groupe universitaire UK in a Changing Europe, en cas de «no deal», au bout de dix ans, le Royaume-Uni aurait un PIB 11 points inférieur à ce qu’il aurait été si les relations commerciales actuelles continuaient. «La position britannique s’explique par la primauté de la politique sur l’économie», explique le directeur de UK in a Changing Europe, Anand Menon. Pandémie ou pas, le débat sur le Brexit demeure trop explosif pour que Boris Johnson accepte des concessions. «Imaginez qu’il dise que le Royaume-Uni va rester deux ans de plus dans la situation actuelle, acceptant les règles de l’UE et continuant à contribuer au budget européen, poursuit Iain Martin, du Times. Son autorité politique exploserait.»

Blocage total à l'heure actuelle

Les négociations bloquent sur deux points essentiels. Le premier concerne la pêche. La grande majorité des prises dans les eaux britanniques est réalisée par des bateaux européens, mais les Britanniques veulent reprendre le contrôle de leurs eaux territoriales. Politiquement, le symbole du petit pêcheur écrasé par Bruxelles est devenu très important.

Le deuxième blocage est une clause interdisant la «concurrence déloyale» que les Européens veulent imposer pour que les Britanniques ne puissent pas abaisser leurs normes environnementales ou sociales et faire du dumping. En échange, le Royaume-Uni obtiendrait un accès favorable au marché unique européen. Là encore, le rejet de Londres est total, puisque cela irait contre l’idée d’une souveraineté retrouvée.

Le blocage est donc total à l’heure actuelle. A moins que la date butoir du 30 juin n’en soit pas vraiment une. Après tout, Londres et Bruxelles vont continuer à négocier jusqu’au 31 décembre. «Le risque d’un «no deal» est réel mais n’a pas augmenté, relativise TS Lombard, un institut de recherche économique. Tout reste possible cet automne, y compris décider d’une extension.» Le Brexit, ce débat qui n’en finit pas…

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