Quand elle a été libérée de sa première période d'assignation en résidence en 1995, la dirigeante de l'opposition birmane, Aung San Suu Kyi, a confié qu'elle en avait profité pour lire l'autobiographie de Nelson Mandela La longue route de la liberté; la vie du leader anti-apartheid, disait-elle, était une source d'inspiration. Mais sans doute, au sortir de ses six premières années de détention, Aung San Suu Kyi n'imaginait pas que son combat politique allait de fait acquérir peu à peu la dimension tragico-historique de celui de son modèle sud-africain. Près de dix ans après, rien n'a changé. La «dame de Rangoon» est de nouveau emprisonnée et les généraux utilisent toujours la force brutale pour contrôler le pays et ses richesses. Le régime de Rangoon est l'objet de l'opprobre international et les généraux prétendent n'en avoir cure. Dans les pays voisins, la Thaïlande et l'Inde, les adolescents birmans qui avaient fui la dictature dans les années 80 sont devenus quadragénaires et continuent à s'époumoner pour la démocratie en Birmanie.

Aung San Suu Kyi, 58 ans, fille du héros de l'indépendance Aung San assassiné en 1947 alors qu'il était premier ministre, a traversé ces quinze années – depuis l'écrasement du printemps birman en 1988 – sans que sa volonté de libérer son pays natal du joug militaire ne fléchisse un seul instant. Elle était arrivée à Rangoon, en pleine période de manifestations en faveur de la démocratie, pour soigner sa mère malade. Diplômée d'Oxford, épouse d'un professeur spécialisé dans les études himalayennes, mère de deux enfants, elle avait partagé sa vie entre la campagne anglaise et les rigueurs du Bhoutan où son mari, Michaël Aris, enseignait aux enfants de la famille royale. Mais bien avant ce retour en Birmanie, elle portait en elle un trait de caractère qui annonçait son futur engagement. «Je ne te demande qu'une chose, si jamais mon peuple a besoin de moi, c'est de m'aider à remplir mon devoir envers lui», écrivait-elle en 1971 à celui qui allait bientôt devenir son mari. Suu Kyi pressentait déjà que les «considérations patriotiques» pourraient à l'avenir «les arracher l'un à l'autre».

Politicienne ou sainte?

Depuis, beaucoup d'eau a coulé sous les ponts qui enjambent les bras du fleuve Rangoon autour de la capitale birmane. Des eaux qui ont charrié le sang des martyrs de la cause démocratique et les pleurs de ceux qui ont perdu les leurs. Aung San Suu Kyi a toujours refusé l'offre de la junte de quitter la Birmanie, sachant qu'elle perdrait beaucoup de son influence sur le cours des événements si elle n'était plus parmi ses compatriotes. Depuis 1989, elle n'a revu ses deux enfants, Alexander et Kim, qu'en de très rares occasions. Elle n'a pas pu non plus revoir son mari, Michaël Aris, avant que celui-ci ne meure d'un cancer en mars 1999; la junte avait refusé d'octroyer un visa à l'universitaire anglais. «Elle a sacrifié son bien-être pour les Birmans. Elle aurait pu mener une vie paisible en Grande-Bretagne. Certains considèrent qu'elle ne se comporte pas vraiment comme une politicienne, mais plutôt comme un Prix Nobel de la paix, comme une sainte», indique Aung Zaw, rédacteur en chef du magazine d'opposition birman Irrawaddy, édité en Thaïlande.

Quelques analystes mettent en cause sa stratégie, évoquent son «obstination», considèrent qu'une plus grande habileté politique aurait pu amener des progrès plus rapides pour la démocratisation du pays. Le retrait de son parti, la Ligue nationale pour la démocratie, du processus d'élaboration d'une nouvelle Constitution a été relevé par certains diplomates comme une «provocation» vis-à-vis de la junte. Mais ces voix dissidentes sont dispersées, minoritaires. «Compte tenu de ce que la junte a fait à ses partisans, cela devrait surprendre tout le monde qu'elle appelle encore à un dialogue avec le régime militaire», considère Sunai Pasuk, un expert de la Birmanie qui travaille pour l'ONG Forum Asia.

Le 30 mai dernier, des membres d'une organisation de masse contrôlée par la junte ont tendu une embuscade au convoi d'Aung San Suu Kyi dans le nord du pays. Le gouvernement a annoncé officiellement quatre morts, mais selon de multiples témoins, environ 70 partisans d'Aung San Suu Kyi ont été sauvagement tués. Des femmes auraient eu le crâne fracassé sur la chaussée alors que des militaires en uniforme observaient à distance le déroulement de l'attaque. Depuis, Aung San Suu Kyi est détenue au secret, accusée, selon une curieuse logique, d'avoir voulu fomenter une révolution pour renverser le régime.

Le bras de fer entamé il y a quinze ans entre cette femme au caractère trempé et un quarteron de généraux enrichis au détriment de la masse des Birmans se poursuit sans qu'aucun signe d'un dénouement ne soit perceptible. Seule certitude: les leaders de la junte sont de plus en plus coupés de la réalité. «Ils sont tellement isolés qu'ils ne comprennent même pas les problèmes internes de la Birmanie, encore moins les affaires internationales», estime dans un article l'universitaire américain David Steinberg, spécialiste de la Birmanie. Il a fallu trente ans pour que Nelson Mandela triomphe du système inique de l'apartheid; Aung San Suu Kyi sait qu'elle n'est pas au bout de son chemin de croix.