Genève internationale

L’ONU accusée de livrer à Pékin les noms d’opposants chinois

De nombreux Etats autoritaires, dont la Chine, veulent connaître à l’avance le nom des activistes qui viennent témoigner à la tribune du Conseil des droits de l’homme. Une employée accuse l’ONU de succomber aux pressions chinoises et de mettre en danger certains opposants

Une nouvelle affaire secoue le Palais Wilson à Genève, siège du Haut-commissariat aux droits de l’homme. L’institution se remettait à peine des révélations d’Anders Kompass, l’ancien numéro trois du Haut-commissariat. Le Suédois accusait sa hiérarchie d’étouffer des présumés abus sexuels commis par des soldats français sur des enfants en Centrafrique.

Lire: «Le lanceur d’alerte Anders Kompass quitte l’ONU» (8 juin 2016)

Cette fois, le coup vient d’une employée travaillant au sein de l’organisation onusienne depuis 2012. Selon un document relayé par le site Inner City Press et émanant du bureau de la déontologie de l’ONU à New York, une instance chargée de protéger les lanceurs d’alerte, cette employée dit avoir tenté en vain de mettre en garde ses supérieurs contre une pratique critiquable: le Haut-commissariat confirme à la mission chinoise les noms d’activistes qui viennent à Genève témoigner des atteintes aux libertés en Chine. En octobre 2016, le bureau de la déontologie n’a pas jugé cette pratique répréhensible. Il n’a donc pas jugé nécessaire de la protéger. L’ONU conteste toute mesure de rétorsion à son égard. Elle est toujours employée au Haut-commissariat mais se trouve, selon nos informations, en congé maladie.

Les représailles se multiplient

Même si les faits reprochés remontent à plusieurs années, la pratique dénoncée par l’employée n’est pas anodine. En effet, les représailles contre les membres de la société civile participant à des réunions à Genève se multiplient. Le cas le plus dramatique est celui de Cao Shunlin, décédée après des mois dans une prison chinoise. Cette militante avait été arrêtée en septembre 2013 à l’aéroport de Pékin, alors qu’elle s’apprêtait à embarquer pour Genève.

Rien n’indique que l’ONU a transmis des informations à Pékin avant que l’activiste prenne l’avion pour Genève. Cao Shunli devait suivre une formation sur les droits de l’homme dispensé par une ONG, le service international des droits de l’homme (ISHR). Elle voulait se préparer en vue d’une réunion cruciale au Conseil des droits de l’homme de l’ONU, où le bilan de Pékin en matière de libertés allait être passé au crible. «Je ne pense pas que Cao Shunli a été arrêtée à cause de l’ONU», estime Michael Ineichen, de l’ISHR. Pékin avait déjà cette opposante à l’oeil.

Des capitales très insistantes

Dans sa plainte auprès du bureau de la déontologie, la «lanceuse d’alerte» accuse le Haut-commissariat d’avoir mis en danger en 2013 d’autres activistes chinois, des membres de la minorité musulmane ouïghoure, considérés comme des «terroristes» par Pékin. La Chine n’est pas le seul pays à demander la liste des opposants prévoyant de venir à la tribune de l’ONU. La Turquie, l’Iran, l’Arabie saoudite ou le Pakistan envoient systématiquement des notes diplomatiques au Haut-Commissariat pour obtenir ces informations.

Mais l’employée frondeuse soutient que seule la Chine est parvenue à ses fins. Ces informations sont ultrasensibles, car elles permettent de mettre la pression, ou pire, sur les activistes qui viennent témoigner à Genève. «Nous ne confirmons jamais ces informations, tant que le processus d’accréditation à l’ONU n’est pas engagé et qu’il y a un risque de sécurité», a réagi le Haut-commissariat dans un communiqué publié jeudi soir. Selon nos informations, la règle n’est pas aussi claire et il y a une marge d’appréciation. Par crainte des fuites, certaines ONG ne demandent l’autorisation d’entrée à l’ONU pour les militants les plus menacés qu’au dernier moment, seulement quand ils sont arrivés à Genève. Mais, même sur le territoire suisse, les pressions continuent. Les activistes sont suivis, photographiés… A tel point qu’ils rencontrent parfois les enquêteurs onusiens discrètement en ville. A l’ONU, la plupart des réunions sont publiques et retransmises sur Internet.

Le Haut-commissariat sous pression

Cette nouvelle affaire tombe mal pour le Haut-commissariat, alors que son chef, Zeid Ra’ad Al Hussein, n’a pas ménagé ses critiques contre les grandes puissances. Pendant la campagne électorale américaine, le Jordanien a mis en garde contre l’élection de Donald Trump. La nouvelle administration affûte ses armes contre l’ONU. Le Haut-commissariat aux droits de l’homme serait une cible de choix.

Mise à jour de l'article le 4 février 2017: Israël ne fait pas partie, comme nous l'avions écrit à tort dans une première version de l'article, des pays qui envoient systématiquement des notes diplomatiques au Haut-commissariat pour connaître les noms d'activistes participant aux réunions de l'ONU à Genève.

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