Mais à quoi servent les Nations unies? A l'approche du prochain millénaire, l'organisation mondiale a entrepris un curieux exercice d'évaluation, à mi-chemin entre la flagellation et l'autocélébration. Le principe a été établi par le secrétaire général Kofi Annan et accepté tacitement par les Etats membres à la fin de 1998. Il s'agit de s'ouvrir aux critiques, aux doléances, mais aussi aux suggestions et aux espoirs de la «société civile», invitée aux côtés des Etats membres à dessiner «les Nations unies du XXIe siècle».

Mercredi et jeudi, à Genève, c'était au tour de l'Europe de se livrer à ce jeu qui a déjà occupé la région du Proche-Orient en mai dernier, puis l'Afrique le mois suivant. C'est sur la base des conseils et reproches recueillis – suivis par ceux qui surgiront prochainement d'Asie et des deux Amériques – que Kofi Annan préparera «l'assemblée du millénaire», comme a été nommée la 55e Assemblée générale qui se tiendra en septembre 2000 à New York, et qui s'annonce comme un rassemblement politique planétaire d'une ampleur sans précédent.

Exercice librement consenti de flagellation, donc, puisque les ONG, les professeurs d'université et autres chercheurs que l'ONU a chargés de «constituer» la société civile ne se privent pas d'utiliser ce cadre pour formuler les reproches qu'ils rêvent parfois depuis des décennies de faire résonner dans les salons de cette enceinte mondiale. Mais si l'exercice verse aussi dans l'autocélébration, c'est que, désormais, les positions des ONG et de certains Etats ne sont plus si éloignées que cela, du moins en ce qui concerne le rôle que doivent jouer les Nations unies: peu ou prou, tout le monde s'accorde en effet à juger que l'organisation est loin d'occuper la place qui lui revient. Comme le résume le secrétaire exécutif de la Commission économique pour l'Europe (CEE/ONU), Yves Berthelot: «Il s'agit maintenant pour l'ONU de mettre en œuvre les belles paroles accumulées pendant des années et d'appliquer la multitude de normes sur lesquelles nous (l'ONU, n.d.l.r.) sommes tombés d'accord.»

C'est souvent main dans la main que la «société civile» et les Etats, principalement ceux en voie de développement, réclament ainsi un rôle accru pour les Nations unies, comme le confirme Moncef Khane, chargé de la coordination en vue de l'Assemblée du millénaire. Cette position commune est en grande partie inédite, puisque si Etats et ONG ont coutume de se confronter, c'est avant tout dans le sud de la planète. Elle s'adresse bien sûr aux grandes puissances du Nord, Etats-Unis en tête, accusés de court-circuiter autant qu'ils le peuvent les Nations unies.

Dès l'an prochain, c'est donc fort du soutien de la société civile, mais aussi de cette alliance mondiale contre nature, que Kofi Annan pourrait trouver des arguments pour tenter, à son tour, de fortifier les Nations unies du XXIe siècle.