«Depuis l'évacuation complète de notre personnel expatrié d'Irak en octobre 2003, l'ONU tient debout à travers le pays grâce à nos employés locaux. Le contexte a changé. Les besoins aussi.» L'employée des Nations unies qui nous parle ainsi ronge son frein depuis des mois à Amman, en Jordanie. Pour elle, continuer à gérer les programmes humanitaires de l'organisation en Irak depuis l'étranger n'a guère de sens. Pour autant, l'idée de voir l'ONU reprendre ses quartiers dans la capitale irakienne ne passe toujours pas; son siège fut, le 19 août 2003, la cible d'un attentat-suicide qui constitue l'une des pages les plus noires de l'histoire de l'organisation.

En privé, les expatriés onusiens en Jordanie pestent tous contre les règles de sécurité pesantes. Celles-ci ont d'ailleurs obligé Lakhdar Brahimi, l'émissaire spécial de Kofi Annan pour la formation du gouvernement irakien venu au cours du week-end à New York pour «briefer» le Conseil de sécurité, à embarquer un strict minimum de collaborateurs lors de ses différentes missions. Mais lorsque la question se pose de savoir s'ils sont prêts, ou non, à s'installer dans l'ex-Hôtel Canal, le siège de l'organisation dans les ruines duquel 22 de leurs collègues trouvèrent la mort – dont le haut-commissaire aux droits de l'homme Sergio Vieira de Mello –, les réponses sont confuses: «Je ne sais pas si les Irakiens sont prêts, interroge notre interlocutrice, présente à Bagdad le jour du drame. Le rejet de la présence étrangère s'est accru. Tout ce qui pourrait ressembler à une tutelle onusienne sera retenu contre nous.»

Coup de blues

Ce coup de blues onusien trouve un écho sur place. Si les Irakiens rendent hommage au rôle de facilitateur joué par Lakhdar Brahimi ces dernières semaines pour qu'émerge le nouveau gouvernement de technocrates récemment nommé et plutôt bien accueilli, rares sont ceux à plaider aujourd'hui pour un retour en force de l'organisation et de son drapeau bleu azur. Amjad travailla longtemps comme traducteur pour l'Organisation mondiale de la santé (OMS) à Bagdad. Il fut l'un des premiers, après la guerre, à pénétrer dans ses locaux dévastés et pillés du quartier de Kerrada. «Les Irakiens n'attendent plus rien de l'ONU sur le plan politique, explique-t-il. L'an dernier, beaucoup espéraient que les Nations unies remplaceraient à mi-parcours la coalition. Mais cela n'a pas eu lieu. Pire: l'ONU a déserté le pays alors que des attentats identiques à celui du 19 août nous frappent tous les jours. Nous nous sommes sentis abandonnés.»

L'exemple du Comité international de la Croix-Rouge (CICR) est cité en exemple. Des équipes ont discrètement repris pied à Bagdad en effectuant de courtes rotations à partir d'Amman après que l'organisation eut pourtant subi aussi un attentat dévastateur en octobre dernier. Ali al-Mandawi, un jeune docteur, renchérit: «La seule chose qui compte maintenant est la transition du pouvoir aux mains des Irakiens. Nous voulons bien de l'expertise des Nations unies pour aider aux élections. Nous ne voulons pas d'une quelconque autorité multinationale qui ne ferait qu'entraver notre souveraineté.»

L'avenir irakien de l'ONU est donc dans les urnes. La responsable des questions électorales au sein de la mission Brahimi, l'Italienne Carina Perelli, a affirmé la semaine dernière à Bagdad que les élections générales prévues au début 2005 sont «possibles», sans toutefois confirmer la date de janvier. Des experts chargés du recensement, de la confection des cartes d'électeurs et du mode de scrutin devraient par conséquent se relayer dans la capitale irakienne dès l'adoption, au Conseil de sécurité, de la résolution sur la passation de pouvoirs. Leur nombre sera toutefois réduit. La question de leur sécurité est aussi un casse-tête: les services internes onusiens ont peu de moyens et le recours aux forces occupantes pose d'évidents problèmes politiques. L'idée d'un contingent multinational spécifique a surgi. Voire le recours à des agences de sécurité privées.

Un autre rôle à jouer

Certains Irakiens estiment toutefois que l'ONU a un autre rôle à jouer: la surveillance des droits humains. Le rapport publié vendredi par le Haut-Commissariat aux droits de l'homme, favorable à la nomination d'un médiateur international, préfigure pour ces derniers ce que les Nations unies devraient faire à l'avenir en Irak: «La tentation autoritaire va très vite se faire sentir pour régler les problèmes du pays, estime le représentant irakien d'une compagnie suisse. Il faut que quelqu'un soit là pour tirer le signal d'alarme si le nouveau gouvernement, ou les troupes de la coalition, franchissent les bornes. L'ONU devrait installer un bureau permanent à Bagdad chargé de ce dossier. Là, croyez-moi, personne ne les menacerait.» Car, présentes ou pas dans le pays, les Nations unies demeurent un acteur crucial de l'échiquier politique. Le clergé chiite, qui avait négocié la tenue d'élections, veille en particulier au grain: «La Marjaiya (l'autorité collective des grands ayatollahs de Najaf) tient l'ONU pour responsable du transfert de souveraineté», a répété vendredi le très respecté ayatollah Sistani. Ce dernier avait en effet accepté de différer la tenue du scrutin en 2005 après que la première mission d'experts onusiens eut jugé «impossible» de le tenir cette année.