Les nouveaux soldats irakiens ont du mérite. Depuis le début du mois, près de 250 hommes des forces de sécurité organisées par les Américains ont payé de leur vie leur enrôlement. A Kirkouk, un nouvel attentat-suicide à la voiture piégée contre un poste de police a tué 13 personnes et en a blessé une cinquantaine d'autres lundi matin. Et pendant que leurs collègues du nord faisaient le compte des victimes, les Irakiens en tenue de combat recevaient à Bagdad la visite de Donald Rumsfeld, l'homme qui finance leur formation accélérée dans l'espoir de pouvoir peu à peu retirer des unités américaines du pays, mais d'abord des villes. Le chef du Pentagone affirme que la nouvelle armée et la police irakiennes sont aujourd'hui fortes de 210 000 hommes.

C'était le quatrième voyage de Rumsfeld en Irak depuis la chute du régime de Saddam Hussein. Il doit se rendre aussi en Asie centrale, et en Afghanistan. A Bagdad, le proconsul Paul Bremer a admis devant son patron que les forces irakiennes seront incapables d'assurer la sécurité dans le pays après le 1er juillet, au moment où un gouvernement provisoire devrait prendre le relais de l'autorité d'occupation.

Quel gouvernement? Les Américains, qui avaient demandé aux Nations unies de les aider à préparer cette transition, attendaient peut-être que Kofi Annan guide leurs pas. Ils doivent être déçus. Le rapport de la mission que le conseiller du secrétaire général, Lakhdar Brahimi, a conduite du 6 au 13 février à Bagdad, a été rendu public hier, plus tôt que prévu. Il renvoie la question de la formation du nouveau gouvernement aux premiers intéressés: les Irakiens eux-mêmes, et leurs protecteurs coalisés. Brahimi retournera à Bagdad, dès le mois prochain peut-être, pour participer à la mise en œuvre d'une solution, si elle est trouvée, ou pour aider les Irakiens à sortir de l'impasse, si c'est nécessaire.

Sur la question des élections, le rapport adressé au Conseil de sécurité confirme ce que Kofi Annan avait dit la semaine dernière: impossible de les organiser avant le 30 juin, comme le demandaient les chiites et leur grand ayatollah, Ali Sistani. Mais l'ONU convient que cette première consultation démocratique, pour élire une assemblée qui serait constituante, est une nécessité urgente. La mission Brahimi estime qu'il faudra huit mois pour préparer ces élections à partir du moment où un cadre légal aura été adopté, ce qui pourrait être réalisé en mai. Le scrutin, alors, aurait lieu à la fin de cette année ou au début de la suivante. Paul Bremer parle, lui, d'un délai d'un an au moins. Ali Sistani, le reclus de Najaf, n'a pas encore commenté les conclusions des Nations unies, mais un autre dignitaire, le grand ayatollah Modaresi, l'a fait pour lui: sans élections, l'Irak est «une bombe à retardement qui peut exploser à tout moment», plongeant le pays dans une «guerre civile». Mais le clergé chiite admet sans doute, et sans le dire, le compromis avancé par l'ONU.

Troisième plan

L'urgence pourtant, désormais, c'est le gouvernement provisoire. Les Américains ont remis dans leur tiroir leur deuxième plan de transition, qui prévoyait la désignation d'une assemblée par des caucuse dans les provinces. On sait à peu près ce que sera le troisième plan, mais Paul Bremer, après deux échecs, ne peut plus dire qu'il vient de ses services, et l'ONU, pour le moment, ne veut pas avoir l'air de s'en mêler. C'est aux Irakiens de parler, ceux du Conseil de gouvernement nommé par l'occupant, qui ont d'abord le désir de conserver le petit pouvoir qu'ils ont acquis. Au nom de la continuité et de la peur du vide, ils vont proposer d'étoffer le conseil – qui pourrait passer de 25 aujourd'hui à une centaine de membres – et de le maintenir en fonction jusqu'aux élections. Il deviendrait donc, dès le 1er juillet, le gouvernement reconnu de l'Irak.

Cette perspective fait peur aux chiites de Najaf et de Karbala. Ils redoutent que le conseil, dans lequel les hommes de l'émigration, sans grande légitimité intérieure, sont nombreux, ne veuille plus rendre le pouvoir une fois qu'il l'aura pris. Les élections, dans ce cas de figure, seraient encore plus tardives que ne le dit Paul Bremer. Les chiites d'Irak ont déjà été, dans le siècle d'histoire irakienne, floués par la puissance coloniale ou les sunnites armés. Ils ne veulent pas que ça recommence.