La tentative est honorable mais chaque jour plus pathétique. L'ONU a renouvelé mercredi son appel à la coexistence ethnique au Kosovo, en demandant aux Serbes de «prendre le risque» de rester dans la province. La participation de tous est nécessaire à la mise en place des nouvelles institutions, a déclaré l'une de ses porte-parole, Susan Manuel, soucieuse de défendre le plan de l'Occident pour la région et d'éviter que le territoire ne devienne purement albanais. «Je ne demande à personne de jouer les cibles», a-t-elle insisté à défaut de convaincre.

C'est que la roue a tourné. Le Kosovo, qui s'était vidé au cours du printemps de la moitié de sa population albanaise, vit aujourd'hui le retour accéléré de ces premiers réfugiés. Selon une estimation de l'ONU diffusée mercredi, la moitié de ceux qui avaient fui la Yougoslavie – soit quelque 477 100 personnes – y sont rentrés depuis la fin des bombardements de l'OTAN le 10 juin. Or, beaucoup d'entre eux n'hésitent pas à s'emparer de biens ou de logements appartenant à des Serbes en compensation de ce qui leur a été arraché, quand ils ne les détruisent pas, animés d'un simple esprit de vengeance.

Résultat: la communauté serbe a, à son tour, fondu de moitié. Selon un porte-parole du Haut-Commissariat de l'ONU pour les réfugiés (HCR), Ron Redmond, quelque 70 000 de ses membres ont quitté le Kosovo ces trois dernières semaines à cause des incendies, des menaces et des tirs qui les visent sans discontinuer. Et la situation empire. «Il y a de plus en plus de violences et de harcèlement contre les minorités restantes», a-t-il reconnu. Seuls font exception aujourd'hui quelques villages au sud de Pristina, la capitale provinciale, et le territoire arc-bouté contre la Serbie et ethniquement homogène s'étendant au nord de Mitrovica.

La «réalbanisation» de la province se manifeste actuellement dans tous les aspects de la vie quotidienne. Les localités sont par exemple rebaptisées les unes après les autres, les noms serbes cédant leur place à des appellations albanaises. Pristina se dit désormais «Prishtinë», Pec «Pejë», Urosevac «Ferizaj», Srbica «Skenderaj et Vucitrn «Vushtri». Ces derniers noms existent de longue date mais la population locale ainsi que l'Armée de libération du Kosovo (UÇK) insistent beaucoup depuis quelques jours pour qu'ils soient adoptés par tous. Et – comment l'éviter? – certains de ces termes sont déjà régulièrement utilisés parmi les militaires de l'OTAN, les journalistes et les humanitaires.

La Force de paix internationale (KFOR) est censée diriger transitoirement le Kosovo et y maintenir tant bien que mal un ordre relatif. Mais, dans les faits, les Albanais prennent ou reprennent tous les rouages de la vie économique, privée et publique, en attendant de dominer la direction politique de leur province qu'ils souhaitent indépendante. A l'hôpital central, tous les médecins et infirmières sont des Albanais… depuis une semaine. Le directeur serbe est parti et les nouveaux venus expliquent à qui veut les entendre qu'ils prennent «leur revanche sur l'histoire». En rappelant qu'ils avaient été chassés de tous les services publics en 1990.

Le Grand Hôtel de Pristina symbolise bien cette évolution. Connu ces dernières années comme un fief serbe (espions et paramilitaires s'y croisaient quotidiennement), il résonne depuis mercredi matin de musique folklorique albanaise. Et la direction n'a pas été seule remplacée: tout le personnel, des cuisines aux chambres, a suivi, sous les yeux de soldats britanniques chargés de garder l'établissement mais totalement incapables d'empêcher ce genre de «coups d'Etat». Quant aux cafés alentours, du Brooklyn au Corzo, ils ont connu la même aventure. Une nuit, les Serbes sont partis. Le lendemain, des Albanais servaient, avec le sourire, les expressos.

L'ONU considère que le déploiement accéléré d'une force de police internationale au Kosovo est devenu une priorité absolue face à la multiplication des désordres interethniques ou tout simplement criminels (certains sont le fait de vulgaires bandes de pillards descendues de l'Albanie voisine). Pour rétablir la sécurité et, de manière plus générale, y installer une administration civile, elle devait demander à ses membres, mercredi à New York, de lui dépêcher du personnel. Car, après avoir envoyé ses soldats, l'Occident ne s'est pas montré pressé d'y envoyer ses fonctionnaires. Trois semaines après la fin des bombardements, seuls 35 des 3000 policiers prévus sont arrivés sur le terrain.