Que vous inspirent globalement les récents événements d'Alger et de Casablanca?

Ali Laïdi: Il s'agit avant tout de lever certaines inconnues: les attentats d'Alger sont-ils signés par Al-Qaida? Ont-ils été menés en coordination avec les Marocains en cause à Casablanca la veille? Le numéro deux d'Al-Qaida, l'Egyptien Ayman al-Zawahiri, avait appelé à la création d'un «Al-Qaida au Maghreb» le 11 septembre 2006. S'agit-il alors de la matérialisation de cet appel? Le fait que les événements de Casablanca et d'Alger se sont produits coup sur coup en deux jours invite à voir un lien entre eux. En même temps, le mode opératoire entre les deux cas laisse apparaître une différence énorme entre le terrorisme «d'amateurs» à Casablanca et la préparation sophistiquée à Alger, où les terroristes ont, chose rare, attaqué le cœur du pouvoir, le siège du gouvernement. Alors, assiste-t-on à la naissance d'Al-Qaida au Maghreb? Les semaines et les mois qui viennent apporteront la réponse: si l'OPA d'Al-Qaida sur les groupes maghrébins réussit, d'autres attentats auront lieu. Dans le cas contraire, l'OPA aura échoué.

- Que sait-on du Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC), qui serait devenu une franchise d'Al-Qaida?

- La relation entre Oussama ben Laden et le terrorisme algérien ne date pas d'hier. En 1995 déjà, on a cité son nom dans les attentats en France à propos du financement dans lequel était impliqué Rachid Ramda, un islamiste que la Grande-Bretagne n'a livré à la France qu'il y a deux ans seulement. Je pense que la naissance du GSPC, en 1997, a été encouragée par Ben Laden. Hassan Hattab, qui compta parmi les fondateurs du mouvement en Algérie, était contre les assassinats de civils, qui se multipliaient alors. Quand Al-Zawahiri a fait appel à ce mouvement en septembre dernier, le GSPC était en train de réviser sa stratégie, mais il s'est divisé: Hassan Hattab s'était prononcé pour la politique de réconciliation du président algérien Bouteflika, alors que d'autres ont pris le parti de suivre la stratégie proposée par Al-Qaida.

- La «sale guerre» en Algérie était propice à toutes les manipulations; certains croient que le GSPC est manipulé par les «services» algériens comme les GIA (Groupes islamiques armés) le furent...

- Ce qui n'est pas nouveau, c'est que des conflits comme celui-là engendrent une «guerre noire» avec des manipulations, dans les deux sens d'ailleurs. Durant les années1990, en effet, les maquis ont bien été infiltrés. De là à affirmer que le GSPC serait totalement instrumentalisé par les militaires algériens, il y a une marge que moi, chercheur, ne peux franchir sans preuves probantes.

- Al-Qaida menace non seulement le Maghreb mais aussi, selon certaines déclarations, l'Europe, et d'abord l'Espagne et la France, qu'en pensez-vous?

- Ma position est simple: je n'en sais rien! Et je ne voudrais pas ajouter des déclarations anxiogènes dans une situation déjà propice à l'inquiétude. En tout cas, on ne peut pas avancer que les événements de Casablanca et d'Alger font augmenter le risque d'attentats en Europe. Les attentats de Madrid (2004) ont eu lieu, ceux de Londres (2005) aussi, les premiers étaient liés à des Marocains, les seconds à des Pakistanais de Grande-Bretagne. Il faut rester prudent.