Afrique

L’opération Barkhane, un bouclier fragile au Sahel

La force d’intervention française, à laquelle Emmanuel Macron rend visite pour Noël, craint la résurgence du chaos après son retrait programmé

«Les départs pour l’Europe, aussi dangereux soient-ils, demeurent perçus comme des opportunités, voire un moyen de se délester des gens qui nous empêchent de tourner en rond. Il nous faut rompre avec cette posture et changer de discours sur l’émigration.» L’ancien premier ministre malien Moussa Mara a choisi son moment pour s’en prendre, dans une tribune publiée ces jours-ci à Bamako, au vide politique qui continue de nourrir l’exode à travers le Sahel, puis la Méditerranée.

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Alors qu’Emmanuel Macron achève, ce samedi, sa visite aux soldats français de l’opération Barkhane stationnés au Niger, les limites du déploiement sécuritaire dans cette immense région désertique sont patents. «Les djihadistes ont été militairement battus, ce qui n’est pas une surprise vu les moyens engagés, juge l’ancien patron des renseignements généraux marocains Abdelhak Bassou. Mais quand vous demandez aux officiers maliens formés par les Européens d’où vient le péril terroriste, ils vous répondent tous: des Arabes et des Touareg. Idem au Niger. On a donc toujours, dans ces pays, une population contre l’autre.»

Des bataillons africains

Le choix du président français de se rendre au Niger est logique. Pour son premier déplacement comme chef de l’Etat tout juste élu, le 19 mai 2017, Emmanuel Macron s’était rendu au Mali, où seule l’intervention française Serval de janvier 2013 avait permis d’empêcher la prise de Bamako par les colonnes islamistes descendues du Sahel. Le président nigérien Mahamadou Issoufou, grand ami de la France, est en plus au début de son second mandat, après sa réélection triomphale de mars 2016.

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Enfin, le déploiement des bataillons d’intervention africains du G5 Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso, Mauritanie, Tchad) doit accélérer. Ils sont supposés prendre le relais des quelque 4000 hommes de l’opération Barkhane, dont la composante aérienne (six avions de combat, une vingtaine d’hélicoptères, plus quatre drones) devrait en revanche demeurer sur place. Le QG de cette force multinationale encore en devenir a été inauguré en septembre à Sévaré, près de Mopti, dans le centre du Mali où l’insécurité va de plus en plus croissant.

Quatre soldats des forces spéciales américaines tués

Plus compliquée est, en revanche, l’équation stratégique dans cette immensité qu’Emmanuel Macron devrait survoler entre deux repas de Noël avec les troupes, pour mieux se rendre compte du défi. Tandis que la Mauritanie comme le Tchad peuvent compter sur des armées solides et rompues au combat dans le désert, le Niger, le Mali et le Burkina Faso restent des abcès de fixation djihadistes. Au début octobre, des manifestations sous le slogan «Barkhane dégage» ont ainsi eu lieu dans la ville de Kidal, traditionnelle base arrière des groupes extrémistes islamistes et lieu de luttes fratricides entre les tribus touareg des Ifoghas et des Imghads.

Quelques jours avant, quatre soldats des forces spéciales américaines avaient été tués près de Tongo Tongo au Niger, région frontalière du Mali, au retour d’une mission commando contre des combattants d’Al-Mourabitoun, un groupe d’insurgés actif dans toute la région. Al-Mourabitoun avait, en janvier 2017, revendiqué un attentat suicide contre une base militaire de la ville malienne de Gao.

Du riche au pauvre

«La transition entre Barkhane et le G5 Sahel se résume à deux défis, nous expliquait début décembre à Dakar Rinaldo Depagne, analyste de l’International Crisis Group. Le premier est d’arriver à passer le relais entre une organisation militaire de pays riche et des bataillons en provenance de pays structurellement pauvres. Le second est la confiance au sein de la chaîne de commandement. Les hélicoptères français décolleront-ils pour venir appuyer, ou secourir, des troupes africaines prises en embuscade?» Les Cassandre notent que, déjà, l’armée américaine s’est plainte en octobre du manque d’assistance aérienne des Français pour sortir leurs forces spéciales d’un guêpier au Niger. Le ton est aussi monté, fin octobre, entre Paris et Bamako à propos d’une présumée bavure des forces françaises qui auraient tué onze soldats maliens détenus, lors d’une opération contre un camp terroriste.

Le paradoxe est que la France a en revanche enregistré des succès dans le partage du fardeau financier de son déploiement militaire sahélien. Le 13 décembre, lors de la réunion consacrée au G5 Sahel à La Celle-Saint-Cloud, l’Arabie saoudite a annoncé une contribution de 100 millions d’euros. Les Emirats arabes unis, eux, contribueront à hauteur de 30 millions. Les besoins annuels de cette force africaine sont estimés à quelque 300 à 400 millions. Le bouclier militaire français au Sahel reste très vulnérable.

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