Campé sous l'effigie d'un aigle aux ailes ouvertes, Andres Manuel Lopez Obrador a endossé l'écharpe présidentielle et s'est tourné vers les milliers de manifestants qui avaient une fois de plus envahi lundi l'immense place de Mexico, le Zocalo. Dans un discours solennel, il s'est engagé «à protéger les droits des Mexicains, à défendre le patrimoine et la souveraineté nationale», faisant oublier un instant sa défaite lors des élections du 2 juillet dernier. Car celui que ses partisans appellent AMLO a une fois de plus forcé le destin - sinon la légalité. Contestant toujours un résultat électoral «frauduleux» qui a donné la victoire au conservateur Felipe Calderon, pour 240000 voix d'avance, l'ex-candidat de la gauche est en effet depuis lundi «président légitime» du Mexique.

Cette cérémonie du Zocalo, considérée comme «une blague» par la droite au pouvoir, est certes sans valeur constitutionnelle. Mais elle reste lourde de symboles. L'ancien maire de Mexico, invoquant les mânes de Pancho Villa et d'Emiliano Zapata, a en effet choisi d'être investi le jour anniversaire de la Révolution de 1910. Se parant de tous les attributs présidentiels, il revient d'une tournée en province où il a présenté son «gouvernement parallèle». Le président «légitime» sera en effet épaulé par douze ministres - six hommes et six femmes - qui se sont réparti des portefeuilles classiques comme ceux de la Justice, des Affaires étrangères, du Travail, de l'Education, mais aussi d'autres totalement nouveaux comme celui de l'Honnêteté et de l'Austérité, ou celui du Bien-être.

Cette administration «itinérante», installée dans des bureaux mis à disposition par la mairie de Mexico et financée par les militants, a pour objectif de contrecarrer les projets de Felipe Calderon quand ceux-ci seront jugés «contraires à l'intérêt national». S'appuyant sur les députés des partis ayant soutenu AMLO lors de la présidentielle, mais aussi sur «la mobilisation populaire», ce gouvernement bis est aussi chargé de mettre en œuvre vingt mesures où figurent notamment la réorientation du budget 2007 vers l'éducation et la santé, la création d'un minimum vieillesse ou la réforme des chapitres agricoles du traité de libre-échange qui lie le Mexique aux Etats-Unis. «Ce ne sera pas un cabinet de l'ombre, souligne la sénatrice Rosario Ibarra. Il pourra même en arriver à demander la révocation de Calderon.»

Premières failles

Un objectif qu'AMLO poursuit - en vain - depuis près de cinq mois. Sitôt connu le résultat des élections, ses partisans ont bloqué les principales artères de la capitale et campé sur le Zocalo pendant un mois et demi en demandant un recomptage complet de tous les bulletins de vote. Ils ne l'ont pas obtenu. Aujourd'hui, le «champion des pauvres» leur a demandé de poursuivre la résistance civile. Reste à savoir s'il sera entendu. Alors que plusieurs sondages constatent une chute importante de sa popularité, Andres Manuel Lopez Obrador a subi le 15 octobre dernier un grave échec lors des élections locales du Tabasco, un de ses fiefs, où son candidat au poste de gouverneur a été battu.

Les premières failles, d'autre part, commencent à apparaître au sein de sa formation politique, le Parti révolutionnaire démocratique (PRD). Sans expérience parlementaire, sans mandat électif, Andres Manuel Lopez Obrador va devoir se confronter à des élus d'une gauche - devenue la deuxième force politique du pays - qui est déjà entrée dans le jeu institutionnel. «Il est certain qu'il y a eu fraude électorale et que l'actuel président Vicente Fox a manipulé le processus, concède Francisco Santos Arreola, député fédéral du PRD. Mais ce qui est fait est fait. Continuer d'approfondir cette crise électorale est une erreur.»

Ces appels à la modération n'ont pas empêché le président «légitime» de lancer ses militants dans une autre bataille, visant cette fois directement Felipe Calderon. Ce dernier, qui a présenté mardi ses principaux ministres à la presse, commencera son mandat le 1er décembre lors d'une cérémonie officielle se déroulant à la Chambre des députés. Une investiture qu'Andres Manuel Lopez Obrador, poursuivant sa politique jusqu'au-boutiste, veut à tout prix empêcher.