Quoi de plus anodin que de boire un thé en Russie? Jeudi matin, le chef de file de l’opposition russe Alexeï Navalny sirote son thé à l’aéroport de Tomsk (Sibérie) en attendant un vol pour Moscou. Il achève une tournée d’une semaine auprès de ses partisans sibériens. Immédiatement après le décollage de l’avion (à 8h du matin locales, 4h à Lausanne), «Navalny a dit se sentir mal, m’a demandé un mouchoir, il transpirait. Puis il est allé aux toilettes, et a perdu connaissance», raconte Kira Yarmysh, son assistante personnelle à la radio Echo de Moscou.

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Sur une vidéo publiée par un passager de l’avion, on entend les râles de douleur de l’opposant russe. Vingt minutes plus tard, l’avion se pose en urgence dans la ville d’Omsk, en Sibérie occidentale, à 3h30 de Moscou. Une autre vidéo montre Alexeï Navalny allongé sur une civière, toujours conscient, évacué d’urgence depuis le tarmac dans une ambulance. Rapidement, on apprend que l’homme politique se trouve en réanimation dans un «état grave» et qu’il a été placé «dans un coma artificiel».

Epouse empêchée

Kira Yarmysh signale aussitôt qu’il s’agit probablement d’une tentative d’empoisonnement de l’opposant. Quelques heures plus tard, son épouse Ioulia Navalnaïa, arrivée de Moscou, tente de se rendre au chevet de son époux, mais les médecins l’en empêchent sous prétexte que le patient n’a pas donné son autorisation pour recevoir des visites. L’assistante note aussi que les médecins communiquent des informations aux policiers, mais pas aux proches.

Un médecin proche de l’opposant, Anastasia Vasilieva, signale sur Twitter que «personne n’est autorisé à lui rendre visite, les médecins ne montrent aucun document. Son état est grave. Nous nous adressons aux fonctionnaires du Ministère de la santé et aux autorités pour qu’ils fournissent des documents permettant d’orienter les tactiques thérapeutiques et rendre ainsi possible son transfert à Moscou ou à l’étranger.» Dix heures plus tard, en fin d’après-midi, son transfert vers un hôpital à Strasbourg ou Hanovre (selon les souhaits des proches) était toujours bloqué par les autorités russes. Une analyse sanguine a donné des résultats satisfaisants, mais le foie de l’opposant apparaît anormalement gonflé.

Au petit matin, l’agence d’Etat Tass cite une source policière expliquant que «la piste d’un empoisonnement intentionnel de Navalny n’est pas examinée pour l’instant», car «il n’est pas exclu qu’il ait lui-même bu ou pris quelque chose hier». Très rapidement, une vague de rumeurs diffamatoires se répand sur les réseaux sociaux, alléguant que l’opposant a bu la veille du «samogon [gnôle] avec des médicaments», qu’il est toxicomane. Rumeurs reprises par certaines agences gouvernementales et par les médias appartenant à Evgueni Prigojine, l’homme d’affaires chargé des basses œuvres du Kremlin (mercenaires, «usines à trolls», harcèlement physique d’opposants). Dans l’après-midi, le porte-parole du Kremlin Dmitri Peskov promet une enquête au cas où la piste de l’empoisonnement se confirmerait.

Série d'empoisonnements

Boire un thé, lorsqu’on est dans la ligne de mire du Kremlin, a parfois des conséquences fâcheuses. Alexeï Navalny a déjà été victime d’un empoisonnement l’année dernière, alors qu’il se trouvait dans un centre de détention. Il a dû être hospitalisé d’urgence. Deux ans plus tôt, des activistes pro-Kremlin lui ont jeté au visage une substance chimique qui a failli le priver d’un œil. Plusieurs mois de traitements et une opération à l’étranger ont été nécessaires pour qu’il retrouve une vue normale.

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Cet incident grave est aussi le prolongement d’une longue série d’empoisonnements d’individus indisposant le pouvoir russe. Trois ont été mortels (le journaliste Chtchekotchikhine en 2003, le transfuge du FSB réfugié à Londres Alexandre Litvinenko en 2006 et Dawn Sturgess, victime collatérale dans l’affaire Skripal en 2018). En 2004, le président ukrainien pro-occidental Viktor Iouchtchenko a été défiguré à vie par un empoisonnement à la dioxine. La même année, dans un incident qui ressemble beaucoup à celui de jeudi, la journaliste d’opposition Anna Politkovskaïa a été empoisonnée lorsqu’elle a pris l’avion pour couvrir la prise d’otages de Beslan. Les opposants Vladimir Kara-Murza (en 2015 et 2017) et Piotr Verzilov (2019) ont tous deux subi des empoisonnements graves.

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L’ancien champion d’échecs Garry Kasparov a déjà raconté en 2011 qu’il ne touchait à aucune nourriture ou boisson dans les avions de compagnies russes, de crainte d’être empoisonné. A chaque fois, les poisons diffèrent. Polonium radioactif dans le cas de Litvinenko, Novitchok dans le cas des Skripal. Des substances extrêmement toxiques et dont la production requiert des moyens dont seuls disposent certains Etats. La nature des poisons reste souvent inconnue.

«Opération spéciale»

Pour Leonid Volkov, proche allié de Navalny, les autorités mènent une «opération spéciale» en barrant tout accès au patient, qui est «entouré d’une flopée d’agents de sécurité» et interdit de transfert. «Ils ont un seul but: dissimuler les traces du crime, faire en sorte qu’il soit impossible d’identifier la substance toxique.» La politiste Tatiana Stanovaya estime que «beaucoup de gens ont pu empoisonner Navalny. Il a accumulé un grand nombre d’ennemis ces dernières années, dont de vraies brutes. Et nous vivons une époque où beaucoup ne se soucient pas des conséquences.»

Alexeï Navalny et ses collaborateurs ont publié des dizaines d’enquêtes retentissantes et embarrassantes sur la corruption de l’élite entourant Vladimir Poutine. Tatiana Stanovaya évoque deux types de commanditaires possibles de l’empoisonnement: les personnes ciblées par les enquêtes de Navalny et les «chiens de garde du régime», qui peuvent s’imaginer «rendre un service à la direction du pays».

«Dans tous les cas, c’est un signal de déstabilisation intérieure, indiquant que les acteurs se sentent forcés de recourir à des mesures désespérées, conclut la politiste. Cela révèle aussi le déficit d’instruments pour maintenir la stabilité par des mécanismes acceptables.»