L’opposant cambodgien interrogé par la justice

Cambodge Sam Rainsy, engagé dans un bras de fer avec le premier ministre Hun Sen, au pouvoir depuis vingt-huit ans, réclame de nouvelles élections. Le procureur temporise

Une menace permanente va désormais peser sur le chef de l’opposition cambodgienne, Sam Rainsy, et son adjoint, Kem Sokha. Le procureur du Tribunal municipal de Phnom Penh, qui les a convoqués, mardi matin, a choisi de ne pas se prononcer, après les avoir interrogés. Les deux hommes ne sont ni poursuivis pour incitation à la violence, ni blanchis. «C’est une décision politique. Ils vont faire traîner la procédure jusqu’à ce que nous aboutissions à un règlement politique. Sinon, ils la maintiendront», a commenté Sam Rainsy à sa sortie du tribunal.

Interdiction bravée

De fait, cette matinée a été l’occasion du premier rassemblement toléré par le pouvoir depuis que la répression s’est abattue sur les travailleurs du textile et l’opposition, il y a dix jours. Une répression qui s’est soldée par cinq morts au moins, plusieurs dizaines de blessés, de nombreuses arrestations, et l’interdiction de toute manifestation ou rassemblement de plus de dix personnes.

Hier matin, ils sont plusieurs milliers à avoir bravé cet «état d’urgence qui ne dit pas son nom», comme le qualifie Sam Rainsy. Les forces de sécurité sont là, mais discrètes. Manifestement, le mot d’ordre est à la retenue. Dans le bras de fer qui oppose Hun Sen, au pouvoir depuis vingt-huit ans, et Sam Rainsy, chef du Parti du sauvetage national du Cambodge (CNRP), qui réclame de nouvelles élections législatives, l’enjeu, on le sent, dépasse largement cette audience. Des jeunes, des vieux, des femmes surtout, presque tous de condition modeste, ont fait le déplacement, pleins d’espoir, pour soutenir le leader de l’opposition.

Venus des banlieues et campagnes environnantes, en bus, en mobylettes ou en tuk-tuks, ils se sont préparés à cette journée comme on va au combat. Munies de chapeaux de toile ou de bonnets de laine pour se protéger du soleil, souvent édentées, les femmes se sont équipées de petites bouteilles d’eau et de sandwiches, au cas où l’attente se prolongerait.

De fait, l’attente a paru interminable. «Même si aucune charge n’est retenue contre Rainsy et Sokha, nous continuerons de réclamer la démission de Hun Sen! Nous ne voulons plus de lui!» prévient une femme, à voix haute.

Colère et mépris

A deux pas, une rangée d’hommes casqués de noir, membres de l’un des nombreux et obscurs services de sécurité de Hun Sen, attendent, impassibles. Une autre femme ajoute: «Hun Sen brade toutes nos terres aux Vietnamiens. On en a marre!» tandis qu’une troisième renchérit: «Il est prêt à tuer les Cambodgiens pour servir les intérêts des Vietnamiens!» Brandissant des pancartes en carton, d’autres protestataires réclament l’aide «des Nations unies et de la communauté internationale».

La colère et le mépris envers Hun Sen, l’exaspération envers les Vietnamiens, accusés de faire main basse sur le Cambodge, s’expriment largement, ce mardi, aux abords du Tribunal municipal de Phnom Penh. Pas la moindre peur. Seul, un mécontentement grandissant face à la confiscation des terres, aux concessions «sans limite» accordées aux étrangers, et à la justice arbitraire.

Revêtus de leurs toges couleur safran, des bonzes présents n’hésitent pas à dire, eux aussi, ce qu’ils ont sur le cœur. «Je suis venu encourager Rainsy. Les juges ne rendent pas justice aux gens, ici, au Cambodge. Ils sont corrompus», dit l’un. «Je soutiens Rainsy et Sokha car ce sont des nationalistes», ajoute un autre moine.

«Je suis une parlementaire élue du CNRP. Nous n’avons qu’un mot d’ordre dans notre parti: la non-violence. C’est la seule voie pour la démocratie», répète inlassablement une femme d’une cinquantaine d’années à la tenue soignée. A l’un des hommes au visage dissimulé derrière son casque noir, cette députée de l’opposition, Musa Sochau, engagée aux côtés de Sam Rainsy, jette avec le sourire: «Je vois tes yeux. Ils sont khmers!» A un autre, immobile, comme tétanisé, elle lance: «Celui qui porte un casque noir ne peut pas voir la justice!» Au suivant, pétrifié, presque au garde-à-vous, elle assène: «Tu es khmer, je suis khmère, ta fille est khmère. Retire ton casque: nous sommes tous des Cambodgiens!» La foule, elle, applaudit.