Mardi, pas loin de l'aube. Un prédicateur baptiste annonce le Jugement dernier sur les bords du parc Saint-Pierre. A quelques centaines de mètres de là, la plate-forme d'opposition n'a plus que quelques heures pour revoir sa copie. Le secrétaire d'Etat américain Colin Powell a demandé lundi aux représentants de la société civile de réexaminer leur position pendant vingt-quatre heures. Depuis la Villa Créole ou l'Hotel Montana, deux maisons marbrées qui ne manquent ni d'eau ni d'électricité, l'opposition multiplie les conférences de presse.

Par téléphone, Colin Powell a annoncé à l'opposition qu'il était désormais «personnellement impliqué» dans le processus de réconciliation nationale. Mais, du point de vue de ces hommes d'affaires, intellectuels et politiciens qui constituent la plate-forme, le plan élaboré par la communauté internationale possède un défaut qui rend caduque toute l'entreprise. Selon Evans Paul, membre clé de la Convergence de l'opposition et politicien célèbre en Haïti, «un plan qui n'agende pas le départ anticipé de Jean-Bertrand Aristide ne peut nous convenir. Le président souffre d'un déficit de crédibilité et de légitimité. On ne peut rien faire avec lui que de le renvoyer.» Dans le projet présenté par la plate-forme, Aristide doit quitter le pouvoir le 10 mars. Jusqu'ici, la communauté internationale se contentait de proposer une dissolution du gouvernement.

Guerre du temps

Beaucoup doutent ici de la latitude de l'opposition à obtenir plus encore qu'elle n'a obtenu de la part de Colin Powell. Evans Paul sourit: «Il est difficile pour monsieur Powell de bien juger. En créole, son nom signifie celui qui voit mal. Il devrait venir en Haïti pour mieux estimer la situation du pays.» La plate-forme sait qu'elle est le seul interlocuteur valable pour éviter la guerre civile. Au Nord, les factions rebelles – présentées par les médias occidentaux comme des chouans armés, alcooliques et vaudouisants qui portent le nom de Cannibales – menacent d'entrer à Port-au-Prince dans les quarante-huit heures si Aristide ne quitte pas le palais. Cet ultimatum crée une tension parmi les partisans d'une solution démocratique, qui explique cette guerre du temps dans l'élaboration des plans successifs.

Les liens entre la plate-forme démocratique et la rébellion menée par Guy Philippe ne sont pas avérés. Mais il est évident que la Convergence profite de l'avancée rapide des rebelles pour accélérer le débat. Dimanche soir, sur la plus grande place de Port-au-Prince, une bombe a explosé en plein carnaval, tuant une fillette. Chacun interprète l'événement à sa convenance. Aristide a immédiatement demandé un jour de deuil. Et l'opposition en profite pour démontrer l'incapacité de la présidence à protéger la population. Selon Charles-Henri Decker, un des hommes forts de la Convergence qui vit une partie de l'année aux Etats-Unis, la situation est intenable. «Hier encore, j'ai dû cacher 20 personnes chez moi, dont la majorité étaient des enfants.»

Un peu en retrait durant la lecture du communiqué, André Apaid est la figure la plus en vue de cette plate-forme. Homme d'affaires américano-haïtien, d'origine libanaise, il conduit le Groupe des 184, dit de la société civile. On le dit impliqué dans le putsch de 1991 contre Aristide. Il incarne assez bien le mouvement d'opposition, dont les intérêts sont davantage qu'humanitaires. On dit souvent en Haïti que des centaines de millions de dollars d'investissement pourraient rentrer au pays sitôt qu'Aristide aura quitté le pouvoir. Il est vrai que, du point de vue économique, le pays est paralysé.

Pour André Apaid, dont la couleur claire lui est reprochée par ses détracteurs, «il s'agit de combattre un gouvernement terroriste et criminel». Beaucoup soupçonnent le leader d'être impliqué dans des actes de représailles contre des partisans d'Aristide. Il s'en défend: «La violence d'un côté ou de l'autre ne nous aide pas. Nous sommes contre le déchouquage.» La menace que les règlements de compte se généralisent est désormais l'argument central des partisans du départ d'Aristide. Mais le problème est d'ordre constitutionnel. Il n'existe aucun levier légal pour obtenir la démission du président. Selon André Apaid, «Aristide le sait bien. Cela fait partie de sa stratégie. Il promet tout à la communauté internationale parce qu'il ne tiendra ensuite aucun de ses engagements».

Au Nord, les Cannibales. A Port-au-Prince, une lutte entre un président, dont le seul actif est d'avoir fait construire un peu partout des places publiques, et des hommes d'affaires qui veulent à tout prix l'ouverture du pays aux investisseurs de la diaspora établie aux Etats-Unis – 800 000 personnes, un dixième de la population. L'avenir de l'île caraïbe se joue entre ces trois forces. Un peu partout, en ville, on observe depuis quelques jours que l'électricité arrive plus régulièrement dans les foyers dépourvus de génératrices. «Avant les élections ou quand il est en difficulté, Aristide donne de la lumière», lâche, amer, un chanteur à succès. Cette fois, il faudra sans doute plus que quelques kilowatts pour sauver le fauteuil présidentiel.