Au septième jour d’une contestation sans précédent, la foule des manifestants s’est à nouveau rassemblée sur la place Tahrir, dans le centre du Caire, scandant «Moubarak dehors» ou chantant l’hymne national. Un appel à la grève générale a été lancé ce lundi et les opposants à Moubarak ont annoncé une «marche d’un million» de personnes mardi pour pousser vers la sortie le chef de l’Etat.

L’armée ne réagit pas

Les militaires positionnés dans la capitale ont regardé la foule rejoindre lundi matin ceux qui avaient campé durant toute la nuit sur la place en appelant l’armée à choisir «entre l’Egypte ou Moubarak». Mais ils n’ont pas esquissé le moindre geste pour disperser les protestataires. La puissante armée égyptienne semble désormais détenir les clés des événements à venir, et du sort du président Moubarak.

Le soulèvement, sans précédent en Egypte par son ampleur et son intensité, a éclaté mardi dernier pour protester contre la répression, la corruption et la pauvreté. Environ 140 personnes sont mortes dans les affrontements avec les forces de sécurité.

Hosni Moubarak a tenté plusieurs fois de désamorcer la crise en annonçant des réformes économiques et en remaniant sa garde rapprochée, sans convaincre. Dernière mesure en date, il a formé lundi un nouveau gouvernement, renouvelé pour moitié.

Un gouvernement renouvelé

Le ministre de l’Intérieur Habib el-Adli, dont les manifestants réclamaient le départ, a été remplacé par un haut responsable de la police, Mahmoud Wagdi. Et il n’y a plus de ministre issu du milieu des affaires, considéré comme proche de Gamal Moubarak, fils de Hosni et conspué lui aussi par les manifestants.

Zaineb el Assam, expert du Proche-Orient au sein du cabinet londonien Exclusive Analysis, estime que ce remaniement est trop limité et arrive trop tard. «Je pense que Moubarak sera parti bien avant 30 jours», conclut-il. Bien que le mouvement anti-Moubarak ait débuté sans dirigeant clair ni formation structurée, l’opposition s’efforce maintenant de s’organiser.

Les Frères musulmans, mouvement islamiste très soutenu par les catégories pauvres de la population, ont rejeté le nouveau gouvernement, «qui ne respecte pas la volonté du peuple», ont-ils indiqué lundi dans un communiqué. Ils ont appelé à la poursuite des manifestations jusqu’à la chute du régime.

La confrérie s’employait en outre à former un large comité politique avec Mohamed ElBaradei, afin de nouer un dialogue avec l’armée. L’ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) a appelé au départ de Hosni Moubarak et s’est proposé de diriger la transition.

Transition ordonnée

Sans appeler directement au départ du président, les dirigeants occidentaux prônent le respect des libertés fondamentales tout en craignant l’arrivée au pouvoir d’extrémistes.

«Nous ne voulons certainement pas voir l’Egypte tomber aux mains d’extrémistes», a déclaré le secrétaire britannique au Foreign Office William Hague. «C’est pourquoi nous voulons une transition ordonnée vers des élections libres et équitables.»

Cet appel a été relayé lundi par Bruxelles. Les ministres européens des Affaires étrangères ont appelé lundi à des «réformes démocratiques substantielles» conduisant à la tenue d’élections «libres et justes» en Egypte.

Plusieurs gouvernements ont commencé à organiser le départ d’Egypte de leurs ressortissants en raison de l’incertitude de la situation. Si la Suisse a demandé dimanche à ses ressortissants de quitter «temporairement» le territoire égyptien (le bureau de Pro Helvetia au Caire a été fermé lundi), Berne ne prévoyait pas pour l’heure des vols spéciaux de rapatriement.

De nombreux voyagistes ont suspendu les départs des vacanciers, au plus fort de la saison touristique. Plusieurs pays, comme les Etats-Unis, le Canada, l’Arabie saoudite ou la Tunisie, ont dépêché des avions pour assurer le rapatriement de leurs ressortissants. Au moins 2400 Américains cherchent à quitter l’Egypte selon le Département d’Etat.

Plusieurs entreprises internationales, dont la banque Crédit Agricole, la compagnie pétrolière russe Lukoil, le producteur de gaz Novatek ou encore le groupe énergétique allemand RWE, ont décidé d’évacuer les familles et tout ou partie de leur personnel expatrié.

Les cimentiers français Lafarge et italien Italcementi, le géant maritime et pétrolier danois A.P. Moeller-Maersk et le constructeur automobile Nissan ont suspendu leurs activités.

Israël, inquiet de préserver ses liens avec l’Egypte, seul pays arabe avec la Jordanie à avoir signé un traité de paix avec l’Etat hébreu, a demandé dans un message secret aux Etats-Unis et à des pays européens de soutenir le régime égyptien, rapporte lundi le quotidien «Haaretz».

La révolte, entamée le 25 janvier, 11 jours après la fuite de l’ex-président tunisien Zine El Abidine Ben Ali sous la pression de la rue, pèse sur les marchés, et la bourse de Paris a notamment ouvert lundi en baisse de 0,13%.