On la croyait brisée par la répression. Vendredi, l’opposition iranienne a créé la surprise en transformant un rassemblement officiel de soutien à la Palestine en vaste manifestation contre le pouvoir iranien. Dans la foule, les slogans s’attaquaient ouvertement à la propagande du régime. «Nous ne sommes ni Gaza ni le Liban. Nous nous sacrifions pour l’Iran!» ont hurlé les protestataires, sur une vidéo amateur filmée en plein cœur de Téhéran, et aussitôt postée sur YouTube. Censure oblige, les cyberjournalistes ont pris le relais des médias occidentaux et ont inondé de comptes rendus les réseaux Twitter et Facebook.

Khatami tabassé

Divers témoins contactés par Le Temps parlent de plusieurs dizaines de milliers de manifestants. A Téhéran, mais également à Shiraz, Ispahan et Tabriz. «Les forces de sécurité étaient sur le qui-vive. Il y a eu plusieurs accrochages entre les protestataires et les miliciens. Un ami a vu [l’ancien président] Mohammad Khatami se faire tabasser. Il y a eu des arrestations. Mais je crois bien que le pouvoir a été dépassé par la mobilisation», confie l’un d’entre eux, contacté par téléphone, en rappelant qu’il s’agissait de la première manifestation de l’opposition depuis l’investiture de Mahmoud Ahmadinejad et la formation de son gouvernement qu’elle accuse ouvertement d’être «issu d’un coup d’Etat».

«Je me battrai»

Vendredi soir, l’agence de presse IRNA rapportait que des partisans du régime en colère s’étaient attaqués à la voiture du principal rival d’Ahmadinejad, Mir Hossein Moussavi. également présent dans la foule, en criant «Mort à Moussavi l’hypocrite!». «Si Karoubi est arrêté, l’Iran va exploser!» ont scandé, en retour, les partisans de Mehdi Karoubi, l’autre adversaire du président iranien, en guise de défi lancé aux rumeurs circulant sur son arrestation imminente. Les ultras du régime, qui l’accusent d’avoir diffusé des «informations mensongères» sur les viols de plusieurs manifestants en détention, ont menacé à plusieurs reprises de le traduire en justice. «Je me battrai, je mourrai mais je retrouverai mon pays», haranguaient de nombreux manifestants.

Les images qui circulent sur Internet sont hautes en couleur. Dans la foule, le vert – devenu le symbole de la résistance iranienne – avait retrouvé, vendredi, ses lettres de noblesse. Ballons, rubans, foulards pour les femmes, chemises pour les hommes… Il s’est décliné sous de multiples formes. Un ton printanier qui contraste avec l’austérité des images diffusées, en parallèle, sur la télévision d’Etat. Tout au long de la journée, le petit écran iranien s’est, lui, contenté de montrer des reportages sur la parade officielle commémorant annuellement la Journée internationale de soutien aux Palestiniens, et à l’occasion de laquelle Mahmoud Ahmadinejad a réitéré son déni de l’Holocauste (lire ci-dessous).

Ce vaste rendez-vous de l’opposition fait suite à quelques gestes d’assouplissement du pouvoir. Cette semaine, un proche conseiller de Mir Hossein Moussavi a été libéré, tandis que le président, en personne, a exprimé pour la première fois ses remords au sujet des manifestants tués, dans une interview accordée à la chaîne américaine NBC. Mais les détracteurs du président iranien en demandent plus. Ils dénoncent la tentative du régime d’étouffer l’affaire des viols dans le centre de détention de Kah­rizak – dont une des jeunes victimes aurait mystérieusement disparu après avoir confié son histoire à Karoubi. Ils réclament également la libération des centaines de prisonniers – opposants, manifestants, journalistes, professeurs – arrêtés après la présidentielle du 12 juin. A leurs yeux, la confiance ne pourra être restaurée qu’à condition d’un nouveau scrutin. «Ce gouvernement est illégitime, car issu d’une fraude électorale. Si notre voix n’est pas entendue, le régime n’est pas à l’abri de nouvelles manifestations», prévient Reza, un partisan de Moussavi.