Ils avaient fait le pari de la rue, ils s’étaient promis de récupérer leur «vote volé», de «marcher jusqu’à la liberté». Dans leurs nombreux cortèges, déclenchés par la réélection contestée de Mahmoud Ahmadinejad, il y a tout juste un an, des millions d’Iraniens ont rêvé d’un changement. Et puis, au fil du temps, l’enthousiasme contagieux des premiers mois a fini par s’essouffler, poussant les plus téméraires à renoncer à leur fronde.

«Face à la répression orchestrée par le régime, on ne fait pas le poids», concède Maryam, une ancienne manifestante contactée par téléphone. Après douze mois de protestation, cette optimiste invétérée a fini par se taire. «Des dizaines, voire des centaines de personnes ont été tuées, des milliers de protestataires arrêtés. Des jeunes ont été violés en prison. D’autres ont été pendus», rappelle cette Iranienne de 42 ans.

Ses paroles font échos à celles des deux principaux dirigeants de l’opposition réformiste. Dans un communiqué posté jeudi sur Internet, Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi implorent, à la dernière minute, les Iraniens de ne pas manifester ce samedi – les autorités n’ayant pas donné suite à leur demande officielle de rassemblement pacifique. Faut-il y voir, pour autant, la fin du «mouvement vert» – la couleur de l’opposition? «Non, rétorque Mohammad, un professeur d’université. Mais nous devons songer à de nouvelles tactiques.» Dans leur texte, les deux chefs de l’opposition suggèrent ainsi discrètement à la population «de poursuivre ses revendications par d’autres méthodes moins coûteuses et plus efficaces». «Cependant, sans véritable directive, les manifestants sont orphelins. On peut s’attendre à des grèves dans certaines entreprises, à des attroupements épars pour marquer le coup, mais pas grand-chose de plus», relève Mohammad.

Selon le sociologue iranien Farhad Khosrokhavar, directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess), le mouvement d’opposition souffre d’un manque de leadership. «C’est une mobilisation inédite qui reste fragile. Aujourd’hui, elle a besoin de se réinventer pour survivre», dit-il. Malgré les menaces et la fermeture de leurs journaux, Mir Hossein Moussavi et Mehdi Karoubi n’ont jamais cessé de s’exprimer durement contre les autorités en place. Ils comparent régulièrement le régime à une «secte douteuse». Ils l’accusent de «dévorer ses propres enfants» et de sombrer dans le «despotisme». Pourtant, concède le professeur d’université, «ces deux figures de l’opposition sont plus des symboles que de véritables chefs».

Pendant de longs mois, les Iraniens se sont également rodés à l’exercice qui consiste à pirater les commémorations officielles pour les transformer en manifestations. Mais le 11 février dernier – date anniversaire de la révolution –, la mobilisation à plusieurs voix, surtout lorsqu’elle se prépare essentiellement sur le Web – dont l’accès reste limité – a fini par montrer ses limites. «Ce jour-là, un des scénarios consistait à se noyer dans le cortège des fidèles du régime et, au moment propice, à en détourner le sens en brandissant des signaux verts. Baptisé «le cheval de Troie», ce projet a échoué. Une fois dans la foule, les opposants se sont retrouvés dans l’impossibilité de se distinguer des progouvernementaux», remarque le blogueur iranien Babak Dak, réfugié à Paris depuis six mois.

Un an après ce que l’opposition continue à appeler un «coup d’Etat», les revendications n’ont pas changé: l’organisation d’élections libres, la libération des prisonniers politiques et la levée de la censure sur la presse. Autant de thèmes dont raffolent intellectuels et étudiants, mais qui omettent de prendre en compte les aspirations des masses populaires. «En délaissant des questions comme l’inflation ou le chômage, ce mouvement n’a pas été capable de rallier à sa cause une frange plus large des masses populaires», précise Farhad Khosrokhavar.

La fragilité du «mouvement vert» tient également dans son indécision face à l’avenir. «Les Iraniens savent ce qu’ils ne veulent pas, mais ils ne savent pas ce qu’ils veulent», concède Maryam, l’opposante. Si elle caresse le souhait d’une «réforme de l’intérieur», certains de ses amis sont plus radicaux. «Pour eux, la seule solution, c’est le renversement du régime», dit-elle. «Le mouvement vert est un conglomérat d’aspirations diverses qui peinent à parler à l’unisson», analyse l’anthropologue Christian Bromberger, ex-directeur de l’Institut français de recherche en Iran. Phénomène inédit depuis la révolution de 1979, l’opposition en exil, jusqu’ici isolée, est dernièrement parvenue à créer une nouvelle dynamique en relayant, à l’étranger, les voix de la contestation. «Mais, à ce jour, ces différents groupes ont été incapables de créer une sorte de parlement moral, permettant de proposer une alternative au système actuel», constate Farhad Khosrokhavar.

Et puis, rappelle le sociologue, les opposants savent qu’ils doivent, aussi, faire face à la «base» du régime: environ 15% de la population, composée de fonctionnaires, de miliciens bassidjis, de certains laissés-pour-compte qui partagent les idéaux anti-occidentaux des conservateurs, qui bénéficient des faveurs sociales du gouvernement, et qui constituent une force de mobilisation rapide pour d’éventuelles contre-manifestations. Enfin, en instaurant un climat de peur tout en évitant le bain de sang, les autorités sont parvenues à éviter une explosion majeure qui serait dangereuse pour leur survie. «Mais si le pouvoir dépasse, un jour, cette ligne rouge, la rue deviendra incontrôlable», prévient Maryam. «Jusqu’ici, il y avait comme un pacte entre la population et le guide suprême. On ne critiquait pas Ali Khamenei. Mais, depuis qu’il a soutenu la fraude électorale et la répression, sa légitimité en a pris un coup. Aujourd’hui, la classe politique, y compris dans les milieux plus conservateurs, est divisée. A chaque nouvelle crise, les failles vont s’approfondir. Tout peut basculer du jour au lendemain», prévient-elle.