«Cette fois, nous irons jusqu'au bout!» Telle est la promesse que l'adversaire le plus actif de Slobodan Milosevic, le président du Parti démocratique Zoran Djindjic, a faite jeudi soir lors de la première grande manifestation tenue par l'opposition à Belgrade depuis l'hiver 1996-1997. Le rassemblement, organisé par un groupe d'économistes serbes indépendants, le G-17, était très attendu après deux mois d'agitation en province. Mais en attirant (dans le calme) 150 000 personnes, il aura rassuré ses auteurs sans témoigner pour autant d'une farouche volonté populaire de faire tomber le pouvoir serbe. D'autant qu'en face, parmi les contempteurs du maître de Belgrade, règne la division.

Les organisateurs avaient été très critiqués ces derniers jours, notamment pour avoir choisi la date du 19 août. «Cette manifestation se tient beaucoup trop tôt», estimaient ainsi certains opposants au président yougoslave, qui craignaient que les Belgradois ne renoncent à sortir en nombre dans la rue au terme d'une journée où la température aurait oscillé entre 35 et 38 degrés. D'autres avaient signalé que ce jour-là était celui de la fête (orthodoxe) de la Transfiguration du Christ et que cela pouvait avoir des conséquences négatives sur la participation. Enfin, beaucoup se demandaient comment un tel rassemblement avait pu être convié le jour même de l'anniversaire de Bill Clinton, l'un des hommes d'Etat les plus honnis des Serbes – une coïncidence qui avait permis au pouvoir de répéter à l'envi que l'événement allait servir en fait à «célébrer» le président américain.

Mais l'ensemble de ces considérations restaient bien légères. Côté opposition, elles devaient surtout permettre de camoufler à bon compte une guerre des chefs indigne des temps tragiques que traverse le pays. Car si les principaux adversaires politiques de Slobodan Milosevic avaient annoncé dans un premier temps leur participation à la manifestation, beaucoup s'étaient défilés par la suite sous des prétextes divers, au risque de manquer une bonne occasion d'ébranler le pouvoir et, plus grave encore, de jeter le discrédit sur l'opposition dans son ensemble. Résultat: jeudi soir, Zoran Djindjic et l'ultranationaliste Vuk Draskovic ont été les seuls ténors à monter à la tribune, où les ont accompagnés les dirigeants de quelques formations mineures, un ecclésiastique obscur et le coordonnateur du G-17, l'économiste Mladan Dinkic.

Pourtant, tout avait été fait

pour rassembler le plus largement possible. Certes, les organisateurs avaient un but déclaré et forcément contestable sur le plan tactique: donner un soutien populaire à leur Pacte de stabilité pour la Serbie, qui prône la formation d'un gouvernement de transition formé uniquement d'experts et la mise à l'écart des partis politiques jusqu'à la tenue d'élections anticipées. Mais l'essentiel n'était pas là: l'objectif principal, et historique, était de provoquer la chute de Slobodan Milosevic en créant un mouvement de contestation massif à Belgrade, ce qui n'est envisageable qu'en impressionnant l'opinion et, donc, en lui donnant une image de force, d'unité, de détermination.

Une telle stratégie peut réussir. Il suffit pour s'en convaincre d'observer les réactions du camp présidentiel, qui s'est beaucoup démené ces derniers temps pour faire échec à la manifestation et empêcher le lancement d'une dynamique de contestation dans la rue. Sans hésiter à souffler le chaud et le froid pour y parvenir: après avoir harcelé ses opposants ces dernières semaines, il a laissé entendre mercredi qu'il pourrait bien convoquer des élections anticipées en Serbie à la fin de l'automne. Une manœuvre qui lui ressemble puisqu'elle a le double effet de troubler l'opinion et de diviser ses adversaires, sans représenter forcément pour lui un grand danger.

Tous les membres de l'opposition ne voient pas en effet d'un bon œil des élections rapides. Si Vuk Draskovic, le plus populaire d'entre eux, y est logiquement favorable, Zoran Djindjic, lui, n'en veut pas, pour la raison officielle qu'il ne croit pas en leur régularité et pour le motif secret qu'il doute de sa popularité après avoir passé toute la guerre à l'abri au Monténégro. Quant aux amis du président, ils peuvent estimer qu'un scrutin est préférable à des manifestations de rue, parce que plus manipulable. Surtout si le pouvoir parvient à convaincre l'électorat que ses rivaux sont vendus à l'ennemi, ou incapables de gouverner. «En ce qui nous concerne, a affirmé hier l'ultranationaliste Vojislav Seselj, les élections peuvent se dérouler en septembre». Aux Serbes d'en décider: ils n'ont pas beaucoup de temps.