A l'image de l'Ukraine voisine, la Roumanie risque d'être déstabilisée par les résultats des élections législatives et présidentielle qui se sont tenues dimanche 28 novembre (LT du 29.11.04). L'écart entre les deux principaux candidats à la présidence, le premier ministre Adrian Nastase et le maire de Bucarest Traian Basescu, se rétrécit au fur et à mesure que s'effectue le décompte des bulletins de vote. Dimanche, à 21 heures, au moment de la fermeture des bureaux de vote, les sondages annonçaient une avance significative du premier ministre face à son adversaire. Le chef de l'exécutif était crédité de 43% des suffrages tandis que le maire de la capitale n'en avait recueilli que 34%.

Pourtant, le décompte des bulletins de vote effectué le lendemain a changé la donne. Les résultats partiels rendus publics lundi soir donnaient ainsi une nouvelle image du scrutin: le score d'Adrian Nastase n'était plus que de 39% tandis que celui de Traian Basescu avait atteint 35%. Le même scénario s'applique aux élections législatives. Si les sondages annonçaient dimanche soir une avance de neuf points en faveur du parti du gouvernement, le Parti social-démocrate (PSD), les résultats partiels de lundi soir enregistraient une différence de seulement deux points face à la coalition d'opposition «Justice et vérité».

Après l'annonce de ces résultats provisoires, les plaintes contre les irrégularités qui auraient entaché ces élections se sont multipliées. Plusieurs méthodes frauduleuses ont été signalées par les quelques milliers d'observateurs répartis dans les 17 000 bureaux de vote. «C'est la première fois depuis la chute du régime communiste qu'on a reçu autant de plaintes suite à des élections, affirme Cristian Pirvulescu, président de l'association Pro Democratia, l'ONG la plus active dans la surveillance électorale. A côté des agressions contre nos observateurs, nous sommes inquiets en raison du phénomène de tourisme électoral.» En effet, des dizaines d'autobus transportant des électeurs fidèles au parti du gouvernement ont sillonné le pays afin de leur permettre de voter plusieurs fois.

Modifiée à la veille des élections du 28 novembre, la nouvelle loi électorale facilite la fraude. Au lieu de présenter leurs cartes d'électeurs sur lesquelles on appose un tampon attestant qu'ils ont voté, les Roumains doivent désormais présenter leur carte d'identité. La preuve qu'ils ont voté est un papier autocollant facile à décoller. La nouvelle loi leur permet aussi de voter sur des listes supplémentaires s'ils se trouvent dans une autre ville le jour des élections.

Ces règles expliquent le «tourisme électoral» dénoncé par l'opposition et les observateurs. C'est très simple: l'électeur vote dans le bureau de vote dont dépend son domicile, enlève le papier collé sur la carte d'identité puis se rend dans la ville voisine pour voter sur la «liste supplémentaire». L'opposition a demandé au Bureau électoral central de vérifier le nombre et l'identité des personnes qui ont voté dans plusieurs villes. «Nous estimons qu'entre 3 et 5% des suffrages ont été volés grâce à cette méthode, a déclaré le maire de Bucarest. Cela suffit pour changer le résultat des élections. Ces pratiques doivent cesser en Roumanie.»

Pour protester contre les dérapages encouragés par la nouvelle loi électorale, l'association Pro Democratia a annoncé lundi qu'elle retirerait ses 3300 observateurs lors du second tour de l'élection présidentielle qui se tiendra le 12 décembre. «Après avoir constaté un nombre important de fraudes à l'occasion du vote, nous voulons ainsi tirer la sonnette d'alarme pour alerter l'opinion publique roumaine et internationale», lance Cristian Pirvulescu.

Les inquiétudes de cette association sont partagées par les observateurs de l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE). «Notre mission n'a pas reçu d'explications convaincantes en ce qui concerne l'annulation des cartes d'électeurs, a déclaré Gerald Mitchell, observateur de l'OSCE. Cette décision, combinée à la possibilité de voter dans n'importe quel bureau de vote, ouvre la voie à des votes multiples. Ce problème devrait être réglé par le recours à des procédures administratives et judiciaires.»

La volonté de l'opposition de procéder à une comparaison des «listes supplémentaires» pour déterminer l'ampleur de la fraude met mal à l'aise le parti du gouvernement qui était certain de la victoire. Après ces dernières élections avant l'adhésion à l'Union européenne, la Roumanie semble s'inscrire plutôt dans le processus que connaît l'Ukraine voisine.