L'opposition serbe aura probablement deux candidats à l'élection présidentielle fédérale yougoslave, prévue pour le 21septembre prochain. L'échec des négociations unitaires révèle l'état catastrophique d'une opposition qui, malgré plus d'une année de pourparlers incessants, n'a pas réussi à surmonter les querelles de personnes qui la minent. Vojislav Kostunica, dirigeant du petit Parti démocratique de Serbie (DSS), devrait être le candidat de la coalition Union pour les changements, qui regroupe notamment le Parti démocratique de Zoran Djindjic, tandis que le Mouvement serbe du renouveau (SPO) de Vuk Draskovic a désigné dimanche comme candidat le maire de Belgrade, Vojislav Mihajlovic. Celui-ci n'est autre que le petit-fils du général Draza Mihajlovic, le chef des unités tchetniks, la résistance serbe ultranationaliste de la Deuxième Guerre mondiale.

Vojislav Kostunica est considéré comme un nationaliste modéré, mais il jouit d'une réputation d'intégrité personnelle, devenue rarissime dans une opposition corrompue et discréditée. Le SPO a refusé de se rallier à ce candidat et à la perspective de listes communes pour les scrutins municipaux et législatifs qui doivent être organisés en même temps que la présidentielle.

Le président Slobodan Milosevic peut en tout cas se féliciter de la configuration que prennent ces élections. Avec une opposition divisée et le boycott confirmé des Monténégrins, la victoire de Slobodan Milosevic est presque assurée. «Vojislav Kostunica n'est pas un mauvais candidat, mais il souffre d'un manque de notoriété, tandis que Vojislav Mihajlovic est à peu près la plus mauvaise personne que pouvait présenter le SPO, explique Milo Petrovic, un analyste de Belgrade. Il symbolise les compromissions du SPO avec le régime. Vuk Draskovic sait qu'il est en perte de vitesse, et il a eu l'intelligence de ne pas se présenter lui-même.»

Triste pantomime

Les dirigeants monténégrins confirment pour leur part leur volonté de pas prendre part à un scrutin, malgré les pressions occidentales. Après l'annonce de la candidature de Vojislav Mihajlovic, Vojislav Kostunica a aussitôt annoncé que sa candidature était suspendue à un éventuel soutien des Monténégrins. De la sorte, si les partisans du président Milo Djukanovic restent fermes dans leur décision de boycotter le scrutin, Vojislav Mihajlovic pourrait se retrouver seul candidat de l'opposition, mais sans jouir, bien évidemment, du soutien de l'Union pour les changements et des partisans de Vojislav Kostunica et de Zoran Djindjic.

Cette triste pantomime révèle à quel point l'opposition serbe est incapable de définir une stratégie autonome, sans le soutien des Monténégrins. Pour la plupart des militants de base de l'opposition serbe, le seul bon candidat à la présidentielle fédérale aurait été le président monténégrin Milo Djukanovic. Il est pourtant exclu que celui-ci se présente, car les risques d'une défaite qui le discréditerait sont bien trop élevés. De plus, en prenant part au scrutin, les réformateurs monténégrins avaliseraient les réformes constitutionnelles imposées par Slobodan Milosevic au début du mois de juillet. Le défi revendiqué par les Monténégrins consiste à vouloir soutenir l'opposition serbe, tout en refusant d'avaliser les transformations de l'Etat fédéral en un Etat unitaire centralisé.

La question est en fait désormais de savoir si le Parti démocratique des socialistes (DPS) du président Milo Djukanovic se contentera de ne pas prendre part au scrutin, ou si le gouvernement empêchera, éventuellement par la force, l'organisation des élections sur son territoire. Les partisans de Milo Djukanovic sont bien conscients des risques de leur stratégie, qui pourrait fournir prétexte à une intervention musclée de l'armée yougoslave. Slobodan Milosevic apparaît comme le maître absolu du jeu. Il a choisi à son gré la date des élections, il a modifié pour son plus grand avantage les dispositions constitutionnelles et, face à lui, l'opposition serbe est plus divisée que jamais, tandis que, pour les Monténégrins, l'alternative se réduit à accepter de cautionner un scrutin qu'ils jugent «illégitime» ou à prendre le risque d'une confrontation armée.