Face au Palais de justice, le dos au rivage où la mer est en tempête, les fidèles ne sont pas moins en colère. Les slogans sont violents, à la mesure du vent, qui secoue rudement les trois pantins représentant Mouammar Kadhafi, accrochés à des potences. «Le sang des martyrs ne sera pas versé en vain», scande la foule enveloppée de bruine et de drapeaux. Puis, «Kadhafi, tu tomberas aujourd’hui» ou «Allah, le Prophète, la Libye et c’est tout», ou encore «Kadhafi, tu es un agent étranger, rentre en Israël ou chez ta mère [ndlr: une rumeur prétend que la mère du dictateur est à moitié juive].»

Armée sans munitions

Pour cette première prière du vendredi depuis la libération de la ville, qui a réuni plusieurs milliers de personnes, le Palais de justice a remplacé la mosquée. Le prêche du mollah n’en est pas moins rageur. A l’intérieur de l’immeuble s’est établi le nouveau Conseil municipal qui a pris en main la ville. C’est en fait un petit gouvernement de quinze membres, des avocats, des juges, des universitaires, des médecins et certains des jeunes qui ont été le moteur de la révolution. Il y a de véritables contrastes entre ce comité créé ces derniers jours, composé de personnes pondérées, réfléchies, qui ont pris acte de la vacance du pouvoir, et la foule que l’imam chauffe par son sermon.

Chaque ville libyenne «libérée» est dirigée par un comité public semblable, en totale indépendance. Aucune coordination n’existe entre ces cités qui gèrent uniquement leurs propres affaires. «Ne vous étonnez pas. Nous partons de rien. Sous Kadhafi, il n’y avait ni gouvernement, ni parlement, seulement sa personne», explique l’avocat Ghoja Hafez, le président du Conseil municipal. «Nous devons tout établir nous-mêmes. Nous devons nous occuper du ravitaillement, de la sécurité, des hôpitaux. Mais, vous voyez que nous ne manquons ni de nourriture ni d’essence», souligne le juriste, qui est aussi bâtonnier de l’ordre des avocats libyens.

Parallèlement, un comité militaire d’une dizaine de membres tente de reconstituer un embryon d’armée autour d’une division blindée de Benghazi qui s’est mutinée. Un grave problème: elle a bien des armes pour combattre mais aucune munition, hormis pour ses armes légères. «Kadhafi craignait à ce point les coups d’Etat qu’il ne permettait pas que les régiments soient dotés de munitions. Celles-ci sont dans des dépôts éloignés des casernes. Il y en a deux dans la région mais ils ont été détruits par des bombardements aériens», explique un professeur de sciences politiques.

Absence de communications

En fait, ce n’est pas l’armée des insurgés qui fait tomber les villes libyennes les unes après les autres. «Elles s’effondrent de l’intérieur, quand la police ou l’armée change de camp au profit de l’opposition», ajoute le même professeur.

Cette armée introuvable, qui n’a ni état-major ni chef, n’est donc pas en mesure d’affronter les forces demeurées fidèles à Kadhafi, qui disposent encore d’un appareil sécuritaire formidable et d’une aviation qui inquiète toujours l’opposition.

Ce qui contribue à la fragmentation de l’insurrection anti-Kadhafi, c’est aussi l’absence de communications. Aucune possibilité pour les Libyens de se parler d’une ville à l’autre. Ou d’appeler l’étranger. «Nous essayons bien de nous coordonner mais nous ne pouvons compter que sur les SMS», regrette Ghoja Hafez. Pas de télévision non plus, le réseau demeurant contrôlé par Tripoli. Mais les radios locales de la plupart des villes «libérées» ont repris leurs émissions, avec évidemment un ton radicalement nouveau. L’opposition affirme réfléchir à la mise en place d’un gouvernement provisoire. «Peut-être d’ici quelques jours», avance Ghoja Hafez. Mais celui-ci ne le souhaite pas: «Dans l’ouest du pays, ils ont tendance à penser que nous sommes sécessionnistes. Ce qui est faux. Mais il nous faut éviter de former un tel gouvernement tant que nous n’aurons pas conquis l’ouest du pays pour éviter d’accréditer cette rumeur propagée par le régime.»

Construire une société civile

Dans ses discussions, le comité de salut public de Benghazi ébauche les grandes lignes de la Libye débarrassée de la famille Kadhafi. «Notre vision est une Libye démocratique, civile, régie par un système constitutionnel. Tous les partis qui ont renoncé à la violence et qui se sont engagés dans la démocratie pourront y participer. Nous voulons bâtir une véritable société civile», indique le même professeur.

Devant le Palais de justice, de nombreuses pancartes insistent justement sur l’unité de la Libye. On perçoit aussi dans la scansion des fidèles une grande fierté d’avoir été le cœur de la révolution. «Je me demande pourquoi c’est toujours Benghazi qui se révolte et pourquoi Benghazi est à ce point haïe? Les gens d’ici sont très durs et ils n’ont jamais rien reçu de personne», commente Nizar, 28 ans, qui travaille dans les relations publiques.

Dans son prêche, l’imam célèbre à présent celui qui fait encore vibrer le cœur de tous les Libyens: Omar al-Mokhtar, le héros de la lutte contre le colonisateur italien, que fit pendre Mussolini. «Al-Mokhtar disait: «Nous ne nous rendrons pas. Nous vaincrons ou nous mourrons.» Différence avec le passé, l’opposition n’a accouché d’aucun leader national. Ce qu’elle reconnaît volontiers, sans donner l’impression pour autant de s’en inquiéter.