Financement

L’or, une aubaine pour les djihadistes

Les groupes armés opérant au Sahel diversifient leurs sources de financement. La Suisse, grand importateur d’or, est appelée à davantage de vigilance

Si les djihadistes tiennent tête aux armées africaines et aux forces étrangères, c’est aussi grâce à leurs poches pleines. Une part croissante des immenses territoires du Mali, du Burkina Faso et du Niger échappant aux gouvernements centraux, les groupes armés développent leurs affaires. Déjà impliqués dans les trafics de migrants ou de drogue, sans parler de l’industrie des otages, ils voient la ruée vers l’or dans la région comme une aubaine.

Depuis quelques années, de nouveaux filons ont été découverts du Soudan jusqu’au Sénégal. «Au Mali, au Burkina Faso et au Niger, des groupes armés s’emparent depuis 2016 de sites d’orpaillage», s’inquiétait la semaine dernière l’International Crisis Group (ICG), une ONG spécialisée dans la prévention des conflits.

Les mineurs artisanaux, qui extraient l’or dans des conditions misérables, sont aussi un énorme bassin de recrutement, poursuit l’ICG. Plus de deux millions de personnes seraient directement impliquées dans l’orpaillage artisanal au Burkina, au Mali et au Niger, estime l’ONG. Et d’appeler les trois gouvernements à reprendre pied dans ces sites aurifères, sans toutefois s’aliéner les orpailleurs.

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Bataille autour des mines

Le 6 novembre dernier, des hommes armés ont mitraillé le convoi, pourtant escorté, des employés d’une mine d’or exploitée par la société canadienne Semafo dans l’est du Burkina Faso. L’attaque a fait 38 morts, le pire bilan dans le pays.

«Les intérêts miniers et depuis peu les sites d’orpaillage au nord et à l’est du Burkina Faso, par exemple, sont devenus ces derniers mois des cibles régulières de mouvements terroristes», explique le journaliste suisse Gilles Labarthe, auteur de L’Or africain (Agone, 2007) et qui s’est récemment rendu au Mali et au Burkina. «Le mode opératoire commence à ressembler à ce qui se passe depuis une bonne décennie au Niger voisin, où des employés des mines d’uranium du groupe français Areva ont plusieurs fois été attaqués, note-t-il. Ces mouvements profitent aussi de l’opacité des filières de l’or, qui sont non seulement une source de financement mais aussi un moyen de blanchir de l’argent», pointe le journaliste.

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Au Burkina Faso, la production d’or a bondi à plus de 52 tonnes en 2018, selon la Chambre des mines burkinabée. Elle était de moins d’une tonne dix ans plus tôt. A elle seule, la Suisse en a importé 41 tonnes en 2018, selon les chiffres communiqués par les douanes helvétiques. Toujours l’an dernier, la Suisse a importé 29 tonnes d’or depuis le Mali. Mais les deux pays ont assuré à peine plus de 3% de l’approvisionnement en métal jaune de la Suisse en 2018. Les principaux fournisseurs ont été l’Argentine, les Etats-Unis, le Royaume-Uni et les Emirats arabes unis. Les deux derniers pays ne sont pas de gros producteurs.

«Renforcer le cadre légal»

Depuis quelques années, la Suisse, régulièrement mise en cause pour son opacité sur ce marché stratégique, est davantage transparente. Toutefois, l’origine exacte de l’or qui parvient sur le territoire helvétique est difficile à établir. «Si l’or a été exporté d’un pays du Sahel pour être fondu en lingots dans un pays tiers, c’est ce dernier pays qui conférera l’origine à la marchandise. Les importateurs n’ont pas l’obligation de déclarer le pays d’extraction», communique-t-on à l’Administration fédérale des douanes.

L’ICG appelle la Suisse à davantage de vigilance sur la provenance précise du métal jaune. Berne est épinglée de même que la Chine et les Emirats arabes unis, plus particulièrement Dubaï, les principaux importateurs d’or des pays sahéliens. Ces trois pays «devraient renforcer le cadre légal de leurs importations d’or», prône l’ICG.

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