Catholicisme

L’Ordre de Malte sort de la crise avec le Vatican

L’institution religieuse millénaire élira fin avril un nouveau Grand Maître, après la démission le mois dernier de Fra’Matthew Festing. Le Britannique s’était opposé à François dans un conflit inédit avec le pape

Dans les couleurs feutrées des bureaux de l’Ordre de Malte à Rome, rien ne laisse deviner la profonde crise de gouvernance que vient de traverser l’institution millénaire. Le Grand Chancelier Albrecht Freiherr von Boeselager, numéro 3 de l’organisation caritative, assis dans l’antichambre de son bureau, semble heureux d’avoir tourné la page d’un scandale l’ayant propulsé malgré lui sur le devant de la scène. Lui et le reste des instances dirigeantes de l’Ordre ont fixé au 29 avril la date de l’élection du nouveau Grand Maître, moins d’un mois après la démission, réclamée par le pape François, du Britannique Fra’Matthew Festing. En 2008, ce dernier avait été élu à vie à la tête de l’Ordre, mais il était en conflit ouvert avec le souverain pontife depuis des semaines.

Le sourire disparaît du visage calme du Grand Chancelier quand il s’agit de revenir sur les faits. Sa voix se double d’agacement et de lassitude. Le scandale s’ouvre début décembre, lorsque le Grand Maître exige sa démission. Albrecht von Boeselager est accusé d’être responsable de la distribution en Birmanie de préservatifs par une ONG liée à l’Ordre de Malte, il y a plus de dix ans, afin d’éviter la propagation du VIH. La pratique est contraire aux enseignements catholiques. Le numéro trois y a en réalité mis un terme dès qu’il en a eu connaissance. Mais, jugé trop libéral, il est remercié.

Une lutte entre les progressistes et les conservateurs

Le pape François crée alors une commission de cinq prélats pour enquêter sur cette éviction. Fra’Matthew Festing s’oppose à cette décision. Dans un communiqué, à la veille des fêtes de Noël, il la juge «inacceptable», le renvoi du Grand Chancelier étant «un acte de gouvernement interne de l’Ordre souverain de Malte». Il enfonce le clou début janvier en dénonçant «l’insignifiance légale de ce groupe». Le Saint-Siège confirme sa «confiance» en la commission. Enfin, à la demande du pape, le chef des Chevaliers de Malte démissionne.

Le Vatican joue un rôle de médiateur dans cette crise interne à l’Ordre en réalité vieille de plusieurs années. Elle remonte au dernier chapitre général, en 2014, lorsque cet organe a élu un nouveau gouvernement. Cet exécutif «est différent de ce que le Grand Maître souhaitait, explique au Temps le Grand Chancelier Albrech von Boeselager, membre cette nouvelle équipe dirigeante. Depuis, un fossé s’est creusé» entre les deux parties. Faut-il y voir une lutte entre courants progressiste et conservateur? Plutôt une lutte de pouvoir, laisse entendre le numéro 3. Les rapports entre les deux hommes sont tendus, commente la presse italienne, sans réussir à percer la nature du désaccord.

L’Ordre: un Etat sans territoire

Si l’Ordre de Malte est maintenant dirigé par intérim par le numéro 2, le Grand Commandeur Ludwig Hoffmann von Rumerstein, le Grand Chancelier est devenu le nouveau visage de l’une des plus anciennes institutions du monde chrétien. L’Allemand de 67 ans a été chargé de se présenter devant la presse, début février, pour rappeler que son organisation «n’est pas en conflit avec le pape», et sa fidélité et loyauté envers le pontife n’ont jamais été remises en question.

Albrecht von Boeselager est une figure historique de l’Ordre de Malte, qu’il a intégré il y a plus de 40 ans. Il siège depuis 1989 au sein du Souverain Conseil, le gouvernement de ce sujet de droit international fonctionnant comme un Etat, mais sans territoire. Celui-ci entretient des relations diplomatiques avec une centaine de pays. Son but principal est humanitaire, comme il y a un millénaire, lorsqu’au XIe siècle, les Chevaliers de Malte ouvrirent un hôpital à Jérusalem pour soigner les pèlerins. Le pape Pascal II les reconnaît comme ordre religieux en 1113. L’institution est aujourd’hui composée de 13’500 membres et quelque 100’000 employés ou bénévoles.

Une fronde contre le pape

Fort de cette histoire, Albrecht von Boeselager voit ce scandale moderne comme un événement marginal. Or il cache un conflit plus large. Derrière toutes ces intrigues se trouverait l’Américain Raymond Burke, cardinal protecteur de l’Ordre. Connu pour ses positions conservatrices, il s’oppose au pape notamment sur la question de la famille et, en particulier, sur l’accès aux sacrements des divorcés remariés. Il aurait profité des tensions au sein de l’institution religieuse pour appuyer encore son opposition au pontife.

«Je ne sais pas dans quelle mesure le cardinal a influencé le Grand Maître, confie le Grand Chancelier, mais celui-ci a été mal conseillé par le groupe qui l’entourait». Il ne confirme pas la présence de Raymond Burke lors de son éviction, comme révélé par la presse transalpine, mais pense que «l’Ordre est victime» des «différends» entre le pape et le cardinal américain.

Ce dernier a été envoyé cette semaine en Océanie pour enquêter sur un cas de pédophilie pour le compte du pape. Il est éloigné de Rome après avoir vu son rôle au sein de l’Ordre de Malte court-circuité par François. Le souverain pontife a en effet nommé un délégué spécial pour accompagner l’organisation vers la sortie de crise. Signes supplémentaires d’un conflit larvé dans les arcanes de la cité pontificale.

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