Vatican

Lorsque l’encyclique du pape François cite un sage musulman et Teilhard de Chardin...

L’encyclique du pape François réserve quelques surprises de taille dans les citations qu’elle introduit: le père Teilhard de Chardin y fait une entrée en majesté, tout comme un fameux sage musulman, le soufi Alî al-Khawwâç. Les catholiques traditionnalistes toussotent

La lecture attentive de la dernière encyclique du pape François réservera aux âmes attentives des détails qui l’articulent quelques surprises pleines de piquant.

La plus considérable concerne un père jésuite fort en vogue aujourd’hui parmi les théoriciens de l’internet, le père Teilhard de Chardin.

C’est sa théorie de la noosphère qui l’a rendu populaire auprès des théoriciens du net et des communautés de l’open source. Les uns et les autres sont fascinés par ses idées concernant la convergence croissante des activités intellectuelles de la planète entière - ce que Teilhard de Chardin appelle la «noosphère» précisément- conçue comme une sorte de conscience collective globale, dont le net serait aujourd’hui l’expression la plus pure.

Teilhard de Chardin écrit: « l’avènement de l’homme marque un palier entièrement original, d’une importance égale à ce que fût l’apparition de la vie, et que l’on peut définir comme l’établissement sur la planète, d’une sphère pensante, surimposée à la biosphère, la noosphère». Cette noosphère enflammera tous les esprits connectés, du hacker Eric Steven Raymond (ESR pour les initiés), un des plus grands leaders du mouvement de l’open source, au nomade connecté Thierry Crouzet, qui évoque Teilhard de Chardin dans son livre l’Alternative nomade.

Et voici que le pape François, suivant en cela les traces de son prédecesseur Benoît XVI s’y met aussi en évoquant Teilhard de Chardin au coeur même de son encyclique, section 83: «L’aboutissement de la marche de l’univers se trouve dans la plénitude de Dieu, qui a été atteinte par le Christ ressuscité, axe de la maturation universelle». «Le Christ ressuscité, axe de la maturation universelle», tout les exégètes du père Teilhard de Chardin frétille et la note 53 de l’encyclique confirme: «L’apport de P. Teilhard de Chardin se situe dans cette perspective»: cette perspective c’est, après la noosphère, l’avènement du Christ cosmique et la survenue du point oméga, pôle de convergence de l’évolution.

Pareilles théories n’ont pas toujours été en odeur de sainteté au Vatican, qui, dans les années soixante mettait en garde les fidèles et surtout les jeunes esprits contre les écrits et les théories du père jésuite, jugé peu orthodoxe. C’était le fameux «Monitum del Sant’Ufficio contro Theilard de Chardin».

Depuis, le Vatican s’est assoupli face au génial jésuite et sa vision de la noosphère, du Christ cosmique et du point oméga: comme le note le Père François Euvé, directeur de la revue jésuite française “Etudes”, dans une conférence tenue récemment à Lausanne, «les idées de Teilhard de Chardin sont de plus en plus admises au sein de l’Eglise». En témoignent ces lignes de Benoît XVI, tirée de «Lumière du monde» (Bayard 2010): «[Dieu] a pu créer, à travers la résurrection, une nouvelle dimension de l’existence. Il a pu, au-delà de la biosphère et de la noosphère, comme le dit Teilhard de Chardin, créer encore une nouvelle sphère dans laquelle l’homme et le monde ne font qu’un avec Dieu». Un Benoît XVI qui, lorsqu’il n’était encore que Josef Ratzinger tenait déjà le père Teilhard de Chardin en grande estime. Le pape François s’inscrit ici dans sa droite ligne.

Ce que n’a pas manqué de noter la frange traditionaliste du catholicisme. Ainsi, dans son blog, le journaliste Yves Daoudal écrit: «Le pire est que, pour la première fois dans un document censé être du magistère, apparaît un hommage à Teilhard de Chardin, à « l’apport de P. Teilhard de Chardin » : « L’aboutissement de la marche de l’univers se trouve dans la plénitude de Dieu, qui a été atteinte par le Christ ressuscité, axe de la maturation universelle.» Allusion au fameux point oméga vers lequel converge toute l’humanité, toute la création, sans qu’il y ait besoin de rédemption. La référence à Teilhard de Chardin (qui est il est vrai en bonne compagnie avec les idéologues du réchauffement climatique, puisqu’il était lui-même un imposteur sur le plan scientifique) implique bien entendu que le pape, dans un document du magistère, parle de l’évolutionnisme comme s’il s’agissait d’une évidence, d’une vérité établie, d’un acquis indiscutable, qu’il n’est même pas besoin de définir, ni même de présenter».

Même hoquet lorsque le pape François évoque un sage musulman, le mystique soufi Alî al-Khawwâç pour soutenir sa réflexion sur l’omniprésence de la mystique dans la vie de tous les jours (section 233): «L’univers se déploie en Dieu, qui le remplit tout entier. Il y a donc une mystique dans une feuille, dans un chemin, dans la rosée, dans le visage du pauvre. L’idéal n’est pas seulement de passer de l’extérieur à l’intérieur pour découvrir l’action de Dieu dans l’âme, mais aussi d’arriver à le trouver en toute chose, comme l’enseignait saint Bonaventure : « La contemplation est d’autant plus éminente que l’homme sent en lui-même l’effet de la grâce divine et qu’il sait trouver Dieu dans les créatures extérieures ».

Arriver à trouver la mystique en toute chose, c’est ce qu’apprend donc le maître spirituel musulman Alî al-Khawwâç qui « à partir de sa propre expérience, soulignait aussi la nécessité de ne pas trop séparer les créatures du monde de l’expérience intérieure de Dieu. Il affirmait : « Il ne faut donc pas blâmer de parti pris les gens de chercher l’extase dans la musique et la poésie. Il y a un “secret” subtil dans chacun des mouvements et des sons de ce monde. Les initiés arrivent à saisir ce que disent le vent qui souffle, les arbres qui se penchent, l’eau qui coule, les mouches qui bourdonnent, les portes qui grincent, le chant des oiseaux, le pincement des cordes, les sifflements de la flûte, le soupir des malades, le gémissement de l’affligé… ».

Qu’un pape inscrive un sage musulman dans une encyclique: la nouveauté a été pointée aux quatre coins du monde.

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