La guerre pourrait-elle déborder les frontières de l’Ukraine? Sans le dire trop fort, les Occidentaux ont commencé à s’y préparer. Vendredi, l’OTAN annonçait qu’elle allait faire «davantage» pour soutenir la Géorgie et la Bosnie, ainsi que pour sécuriser les frontières moldaves où «les intimidations, les interférences et les tentatives de subversion» opérées par la Russie ces dernières années prennent soudain un relief particulier. «Nous ne voulons pas entrer en guerre contre la Russie», a toutefois répété le secrétaire général de l’Alliance Jens Stoltenberg. Avec une conséquence directe: au-delà des sanctions prises contre la Russie et de l’envoi discret de matériel militaire, l’Ukraine sera laissée à elle-même.

«Décision douloureuse»

«C’est une décision douloureuse», concédait le patron de l’OTAN, mais les Occidentaux ne fermeront pas le ciel de l’Ukraine aux avions russes. Réunis à Bruxelles, les membres de l’Alliance ont ainsi écarté l’idée de créer une «zone d’exclusion aérienne» qui aurait empêché les appareils russes de bombarder le pays. Tout le monde en est conscient: les forces russes sont en ce moment même en train de passer à une nouvelle phase de l’offensive, avec l’acheminement d’artillerie lourde et, sans doute, des bombardements aériens bien plus massifs. «Ces prochains jours, il y aura plus de souffrance, plus de morts et plus de destructions», résumait Stoltenberg.

Les appels à l’aide sont bouleversants depuis une Ukraine frontalement violentée. Le président Volodymyr Zelensky plaidait jeudi devant des journalistes internationaux pour l’envoi d’avions de l’OTAN afin de créer une telle zone d’exclusion au-dessus du pays. «Si vous n’avez pas la force de fermer le ciel, alors donnez-moi des avions!» s’exclamait-il dans des propos recueillis par Le Monde. Si vous ne le faites pas maintenant, alors dites-nous combien d’Ukrainiens ont besoin d’être tués, combien de mains, de jambes, de têtes ont besoin de s’envoler pour que vous nous entendiez! Dites-moi, et j’attendrai ce moment…»

«Vous partagerez la responsabilité»

Intervenant par vidéo lors de la réunion extraordinaire des ministres de l’OTAN, le chef de la diplomatie ukrainienne, Dmytro Kuleba, était tout aussi poignant. «Ne les autorisons pas à créer une nouvelle Syrie en Europe», implorait-il. Puis: «Si vous ne nous aidez pas, j’ai peur que vous deviez partager avec les pilotes russes la responsabilité des morts et des souffrances que provoqueront leurs bombes.» Dmytro Kuleba pointait clairement, lui aussi, la perspective d’une guerre plus large, qualifiée d'«apocalypse» par son président. «Je suis convaincu que le moment viendra où vous serez prêts à nous fournir tout, absolument tout ce qu’il sera possible pour empêcher Poutine de transformer l’Europe en un cauchemar.»

L’allusion du ministre à la Syrie n’est pas anodine. Non seulement parce que les avions russes semblent en voie d’appliquer en Ukraine le même type de bombardements indiscriminés qui avaient rasé Alep-Est et d’autres villes syriennes; mais aussi parce que la Russie n’avait cessé de mettre en avant le fait qu’elle avait «le droit» d’intervenir en Syrie, puisque son allié Bachar el-Assad le lui avait demandé.

Aujourd’hui, ce sont les Ukrainiens qui conjurent les Occidentaux d’intervenir. Mais, malgré un embarras perceptible, Jens Stoltenberg se faisait le porte-parole des réticences occidentales: «La seule façon de mettre en œuvre une zone d’exclusion aérienne est d’envoyer des avions de chasse de l’OTAN dans l’espace aérien de l’Ukraine, puis d’abattre des avions russes pour la faire respecter. » Une perspective inenvisageable, réitérait-il: «Nous pourrions nous retrouver avec une guerre totale en Europe.»

Ce refus fait l’unanimité. Ainsi, la première ministre de Lituanie, Ingrida Simonyte, fait partie de ceux qui considèrent que, de facto, c’est bien à l’ensemble de l’Occident que Vladimir Poutine a déclaré la guerre, par ses actes et sa série d’ultimatums adressés dès la fin de l’année dernière. «Le Kremlin a utilisé l’énergie (le gaz et le pétrole) comme moyen de pression politique, recouru aux cyberattaques, à la propagande hostile, aux guerres de proxies et finalement à l’envoi de missiles», estime-t-elle dans une tribune au vitriol.

Pourtant, Ingrida Simonyte mettait elle aussi les points sur les «i», vendredi: «Je crois que tous les encouragements adressés à l’OTAN pour qu’il s’implique dans le conflit militaire sont maintenant irresponsables.»

Sentence de mort

La Lituanie, à l’image des autres Etats baltes s’est montrée jusqu’ici dans le camp des «faucons» européens pour tenter d’arrêter l’escalade menée par Poutine. Sa mise au point sonne comme une sentence de mort pour ceux qui prônent un face-à-face plus déterminé encore en vue de faire plier le maître du Kremlin. La Pologne, de son côté, finissait d’enfoncer le clou: elle démentait des informations selon lesquelles elle s’apprêtait à mettre à disposition de l’Ukraine des avions de combat, en dehors de la bannière de l’OTAN.

«Combien d’Ukrainiens ont besoin d’être tués, combien de mains, de jambes, de têtes ont besoin de s’envoler?»… Cette formule pourrait bien se mettre à hanter l’esprit des dirigeants occidentaux, d’autant que leurs opinions publiques se sont résolument rangées du côté des victimes ukrainiennes. Dix mille morts? Cinquante mille? Face à cet abîme, Jens Stoltenberg mettait en avant vendredi la nécessité, pour l’OTAN, «de protéger un milliard d’individus», défendus par le parapluie de l’Alliance atlantique.

Menace nucléaire

Le sous-titre est clair. Ce sont les menaces proférées par Vladimir Poutine d’une «mise en alerte» des forces nucléaires russes. A ce titre, un «projectile» russe tombé, dans la nuit de jeudi, à proximité des réacteurs de la centrale de Zaporijjia, dans l’est ukrainien, n’a pas seulement provoqué un incendie heureusement rapidement maîtrisé et sans conséquences en termes de fuite radioactive. Il a aussi servi de rappel aux Occidentaux et à l’état-major de l’OTAN: cette guerre ne se déroulera pas selon les doctrines militaires habituelles.