défense

A l’OTAN, les doutes d’une alliance septuagénaire

A l’heure du Brexit britannique et des critiques de Trump, le 70e anniversaire de l’Alliance atlantique pose la question de son avenir

En mai 2017, l’inauguration du nouveau siège somptuaire de l’OTAN à Bruxelles (un chantier de plus de 1 milliard d’euros) avait été prise en otage par la première passe d’armes entre Donald Trump et ses alliés, accusés de ne pas dépenser assez pour la défense collective de l’Europe. Deux ans plus tard, le 70e anniversaire de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord signé le 4 avril 1949 entre 12 pays membres sous la direction des Etats-Unis (ils sont aujourd’hui 29, dont la Turquie et de nombreux ex-pays de l’Est) n’a… même pas donné lieu à une cérémonie entre chefs d’Etat ou de gouvernement.

«Qui protégera l’Europe dans cinquante ans?»

C’est aux ministres des Affaires étrangères qu’est revenu le soin, à Washington, de saluer l’alliance septuagénaire, conçue hier pour endiguer l’Union soviétique, toujours la plus puissante du monde sur le papier, mais ankylosée par un fossé transatlantique croissant. «Qui protégera l’Europe dans cinquante ans? Les Etats-Unis? Ce n’est pas sûr du tout, estime Nicole Gnesotto, présidente de l’Institut français des hautes études de défense nationale et auteure de L’Europe indispensable (Ed. CNRS). Il est logique que les Américains cherchent à accroître leur marge de manœuvre vis-à-vis d’alliés qu’ils jugent peu courageux, et de moins en moins capables de garantir la paix sur le Vieux-Continent.»

L’anniversaire de l’OTAN, dont la Suisse est partenaire aux côtés des autres pays neutres européens (Autriche, Suède, Irlande, Finlande), mériterait pourtant d’être célébré. Jamais l’Europe n’avait connu une aussi longue période de paix ininterrompue. Et jamais la Communauté européenne (avec le Traité de Rome de 1957) puis l’Union européenne n’auraient pu voir le jour sans la garantie sécuritaire apportée par cette alliance dont le commandant en chef (le Saceur, basé à Mons en Belgique) est toujours un général américain. Le premier d’entre eux, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, fut le vainqueur de l’Allemagne nazie, Dwight Eisenhower.

L'assistance mutuelle remise en question

Problème: au-delà des litiges budgétaires, c’est le cœur du dispositif qui est aujourd’hui touché, à savoir l’article 5 du traité de 1949 selon lequel «les parties conviennent qu’une attaque armée contre l’une ou plusieurs d’entre elles, survenant en Europe ou en Amérique du Nord, sera considérée comme une attaque dirigée contre toutes […] et que, si une telle attaque se produit, chacune d’elles assistera la partie ou les parties ainsi attaquées». Un article activé une seule fois, moins de vingt-quatre heures après l’attentat de New York du 11 septembre 2001, pour soutenir le contrôle militaire de l’espace aérien américain, puis justifier l’intervention en Afghanistan où 16 000 soldats sont toujours présents sous écusson OTAN.

Or pour Donald Trump, cet héritage n’est plus. En 2018, celui-ci avait ironisé publiquement sur la nécessité de mourir pour le Monténégro, ce petit pays des Balkans tout juste intégré à l’Alliance. «La conditionnalité de l’article 5 va s’imposer de plus en plus pour les Etats-Unis, poursuit Nicole Gnesotto. 70 ans après, l’assurance vie est remise en question.»

«Trump est obsédé par le complexe militaro-industriel américain»

Les raisons des fâcheries de Donald Trump vis-à-vis de l’OTAN – aujourd’hui dirigée par l’ancien premier ministre norvégien Jens Stoltenberg – sont publiques et reprennent les plaintes déjà formulées par Barack Obama. Trop peu de membres de l’Alliance consacrent, selon la Maison-Blanche, les 2% de leur budget prévus pour la défense (ils étaient quatre en 2018: l’Estonie, la Grèce, la Lituanie et le Royaume-Uni).

L’ancien promoteur new-yorkais y a toutefois ajouté une plainte commerciale. Pas question, pour les Etats-Unis, d’accepter que les commandes d’armement des alliés – qui ont promis d’injecter 100 milliards d’euros de dépenses supplémentaires – ne profitent pas en priorité à l’industrie américaine. En octobre 2018, l’achat controversé par la Belgique de chasseurs F-35 a donné le ton. «Trump est obsédé par le complexe militaro-industriel car celui-ci est un réel levier d’emplois. C’est sa ligne rouge», explique Pascal Boniface, auteur de Requiem pour le monde occidental (Ed. Eyrolles). Qu’importent les célébrations des 70 ans de l’Alliance, pourvu qu’il y ait des commandes…

Si les Européens s’équipent davantage, seront-ils toujours d’accord de coopérer étant donné que la perception des menaces, de Varsovie à Madrid, reste aux antipodes?

Un officier supérieur français

En plus des relations toujours tendues avec la Russie de Vladimir Poutine, furieux de l’expansion orientale de l’Alliance, un autre nuage assombrit le ciel de l’OTAN en ce printemps 2019: le Brexit. Très proche de Washington, le Royaume-Uni va-t-il prendre ses distances avec l’indispensable effort de défense européen pour éviter de trop dépendre des Etats-Unis ? «A priori non, mais il va falloir des preuves d’amour et de fidélité entre les armées, juge un officier supérieur à Paris. La France a absolument besoin d’un Royaume-Uni fort. On voit combien l’absence actuelle sur le terrain des Anglais rend difficiles nos interventions, notamment au Sahel.»

La guerre de Libye, en 2011, fut menée par Paris et Londres avec le concours du commandement maritime de l’OTAN. Les Britanniques sont aussi, pour la France, le moyen d’éviter le face-à-face stratégique avec l’Allemagne, paralysée par sa Constitution. «Le partage du fardeau militaire de part et d’autre de l’Atlantique entraîne une autre question, poursuit notre interlocuteur de l’état-major français. Si les Européens s’équipent davantage, seront-ils toujours d’accord de coopérer étant donné que la perception des menaces, de Varsovie à Madrid, reste aux antipodes?»

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