Justice

Lotfi Bel Hadj, au cœur du dispositif de soutien à Tariq Ramadan

Ce Franco-Tunisien de 54 ans, homme d’affaires né en banlieue parisienne, met ses réseaux à disposition du comité de soutien du Suisse poursuivi pour viols. Agissant dans l’ombre, il s’exprime pour la première fois publiquement sur cette affaire

Le personnage sans doute le plus important parmi les soutiens de Tariq Ramadan, le plus caché aussi, au point que son nom n’était encore jamais apparu dans le traitement médiatique d’un dossier judiciaire pourtant peu avare en indiscrétions, se nomme Lotfi Bel Hadj. Aujourd’hui prospère homme d’affaires franco-tunisien, vivant principalement de ses placements dans près de 150 entreprises, ainsi qu’il l’indique, il est né en 1964 dans la banlieue rouge parisienne, à Saint-Denis, d’une mère tunisienne et d’un père algérien ouvrier dans une usine de pièces automobiles. Issu d’une famille de onze enfants, six garçons et cinq filles, il a grandi dans la cité des Francs-Moisins, «bâtiment 9, escalier 7, appartement 1729».

«Tariq Ramadan est l’exemple type de quelqu’un qui a redonné de l’honneur aux musulmans, que cela plaise ou non», dit-il depuis Tunis, où nous l’avons joint mercredi par téléphone. Une question d’honneur, donc, qui place haut l’enjeu et ajoute à la dramatisation d’un probable procès à venir, que notre interlocuteur estime être celui «de la décennie». Le ton est donné. L’islamologue suisse, petit-fils du fondateur des Frères musulmans, a été mis en examen pour viols et placé en détention provisoire le 2 février. D’après plusieurs sources médicales non officielles, il est atteint d’une sclérose en plaques et d’une neuropathie. Son état aurait dégénéré suite à son incarcération.

L’ombre de Lotfi Bel Hadj, auparavant dans la coulisse, s’est avancée sur la scène ramadanienne, début mars, à l’occasion du remplacement de Me Yassine Bouzrou, l’avocat qui assurait jusqu’alors la défense du Genevois. Et pour cause: Bel Hadj est pour beaucoup dans l’éviction de Me Bouzrou et l’arrivée de son successeur, Me Emmanuel Marsigny. «Le comité de soutien [de Tariq Ramadan, ndlr] m’a demandé de lui proposer un tiercé et un quinté d’avocats, parmi eux il y avait Me Marsigny», explique celui qui dispose à l’évidence d’un carnet d’adresses fourni.

Précieux canal d'influence

Le précédent avocat, mis en relation, en octobre, avec Tariq Ramadan par un ancien journaliste d’une radio communautaire maghrébine, avait déçu le comité de soutien, en raison, notamment, de son mutisme médiatique. Et puis, il pouvait sembler mal à l’aise avec un dossier forcément politique, où il convient parfois de mobiliser des affects identitaires. Me Bouzrou ne voulait peut-être pas paraître comme l’Arabe défendant un Arabe. Son confrère Marsigny n’encourt pas ce reproche, et le comité de soutien à l’enseigne de Free Tariq Ramadan, emmené, entre autres, par Yamin Makri, un ancien leader de la jeunesse musulmane lyonnaise, ami de Tariq Ramadan depuis les années 1990, y trouve sûrement son compte.

Une vieille connaissance de Lotfi Bel Hadj, Me Marsigny. Ce dernier a été l’un des avocats de Me Karim Achoui, condamné en première instance pour complicité dans l’évasion, en 2003, du braqueur Antonio Ferrara – il avait gagné le procès en appel en 2010. «Karim Achoui, c’est mon petit frère, mon ami», assure Lotfi Bel Hadj. Selon le journaliste Nicolas Beau, fondateur du site Mondafrique, les deux hommes songeaient en 2007 à créer un mouvement qui se serait appelé Les Nouveaux Français, écrit-il dans son livre Les beurgeois de la République (Seuil, 2016). «Une légende urbaine», commente l’homme d’affaires franco-tunisien.

Au temps où Me Achoui était dans la tourmente, Lotfi Bel Hadj avait mis beaucoup d’énergie à défendre la réputation de son ami, selon lui accusé à l’époque parce que d’«origine douteuse». En somme, la même raison qui fait qu’on «refuse aujourd’hui d’appliquer à Tariq Ramadan la présomption d’innocence, colonne vertébrale de notre République», estime celui qui dit ne pas soutenir une personne – «Ramadan, je m’en fous» – mais un principe majeur de l’Etat de droit.

Le clair-obscur de l’influenceur

A la fois central et en retrait de l’affaire Ramadan, Lotfi Bel Hadj dispose avec Le Muslim Post d’un précieux canal d’influence. Ce pure player basé à Tunis a pour rédacteur en chef son fils et pour directeur de la rédaction un ancien de l’hebdomadaire français Le Point, Frédéric Geldhof. Alors que la presse française a tendance à enquêter «à charge», déplore l’homme d’affaires, Le Muslim Post fait l’inverse. Un article mis en ligne le 11 avril livre ainsi une enquête pouvant faire douter de la sincérité de «Christelle», l’une des trois accusatrices de Tariq Ramadan. Mais par ailleurs, le site n’a pas hésité à sacrifier un alibi «foireux» du Suisse – l’arrivée trop tardive d’un avion pour pouvoir commettre le viol dont on l’accuse en 2009 à Lyon –, alibi qui se serait cependant certainement effondré à un moment donné.

Homme de l’ombre, le discret Lotfi Bel Hadj a quelque chose de flamboyant. Il vit dans trois villes – Paris, Tunis, Barcelone – «et Genève», ajoute-t-il. Est actif, fortune faite, dans le business humanitaire, notamment en Tunisie, où il aide à la création d’entreprises et s’est rapproché du parti islamiste Ennahda après la chute de Ben Ali en 2011. Libéral, son ADN est celui d’un «mec de gauche», précise-t-il, naissance et parcours en banlieue obligent. Ses affaires, apparemment florissantes, lui ont donné assez de marge pour agir librement en politique, jamais en première ligne, toujours dans ce clair-obscur de l’influenceur, pour ainsi dire de marionnettiste, la place des seigneurs. Il a embrassé des combats communautaires, notamment la question du halal, dans un livre.

Fan de Pink Floyd

En France, il y a une dizaine d’années, faisant jouer son réseau, il proposait ses services d’intermédiaire à des politiques indésirables en banlieue: Nicolas Sarkozy et même Jean-Marie Le Pen. Il parle à tout le monde, ne s’interdit rien. Il ressemble en cela à ces Français issus de l’immigration maghrébine, pour qui seule compte l’ascension sociale, et peu importent non tant les moyens employés que les idéologies auxquelles on se frotte, l’important étant de n’être dupe de rien.

Cet ancien fan de Pink Floyd, pour l’esprit rebelle – «je ne voulais pas être une autre pierre dans le mur de The Wall» –, se plaît à surprendre, à être là où on ne l’attend pas, quitte à dire à ses interlocuteurs ce qu’il pense qu’ils veulent entendre: «Aux Français blancs, il parlera des bougnoules; en banlieue, face aux Arabes et aux Noirs, il évoquera les blancs-becs», lui reproche un détracteur.

Lui voit large et pratique allègrement le grand écart. Son combat en faveur de Tariq Ramadan, ou plutôt de la reconnaissance de la «présomption d’innocence», le rangerait plutôt avec la tendance Frères musulmans, dont sont issus les Makri et consorts qui mènent ouvertement bataille sur les réseaux sociaux. En tout cas, à choisir, il dit se situer davantage côté qatari – le Qatar finançait la chaire d’islamologie du Genevois à Oxford – que côté saoudien. Mais voilà qu’il rapporte avoir hébergé dans sa villa de Marrakech l’historien de l’islam Mohammed Arkoun, lorsque celui-ci, aujourd’hui décédé et ennemi juré des islamistes, écrivit son dernier livre.

Sur le plan judiciaire, la prochaine étape attendue de l’affaire Ramadan est l’avis que rendront les experts médecins mandatés par la justice sur l’état de santé du prisonnier. «A tout prendre, espère Lotfi Bel Hadj, je trouverais que cela aurait plus de gueule qu’il doive sa sortie de prison au droit seul, plutôt qu’à sa maladie.»

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