La Côte d'Ivoire s'était fait oublier depuis le début des négociations, à Lomé, entre les rebelles qui tiennent la moitié nord du pays et les représentants du président Laurent Gbagbo. Tous les observateurs sur place, comme les belligérants, savaient que cette négociation n'était que l'occasion de renforcer les dispositifs militaires de part et d'autre. La seule question véritable était de savoir quand les hostilités, allaient reprendre. C'est fait, depuis mercredi.

Officiellement le cessez-le-feu n'est pas complètement rompu, et les négociations de paix continuent. Dans les faits, l'armée loyaliste est repassée à l'offensive dans l'ouest du pays pour tenter – en vain – de reprendre la ville de Vaouva aux rebelles. Pourtant cette reprise des combats recèle deux surprises. La première, c'est le moment choisi par Laurent Gbagbo pour lancer ses troupes: l'attaque a été ordonnée au moment même où le ministre français des Affaires étrangères, Dominique de Villepin, était en tournée dans la région, et plus spécialement en Côte d'Ivoire, pour relancer le processus de paix. La seconde c'est l'ouverture d'un nouveau front militaire dans l'ouest et le sud du pays avec l'apparition d'une force que l'on n'attendait pas: les partisans de l'ancien président Robert Gueï, assassiné dans des circonstances obscures lors du début de l'insurrection à Abidjan.

La visite du ministre français ne restera pas dans les annales des grands succès diplomatiques. «Villepin était venu pour obtenir des ouvertures politiques, il a eu droit à une offensive militaire», ironisait vendredi à Abidjan un diplomate occidental. Il est vrai que Dominique de Villepin peut avoir l'impression de s'être fait piéger lors de sa visite, mercredi, dans la capitale économique du pays. Ce jour-là, il a pourtant fait des concessions à Laurent Gbagbo.

Concessions françaises

Première concession: il a fait «exfiltrer» le grand opposant à Gbagbo, Alassane Ouattara, réfugié à la demande même des autorités ivoiriennes dans la résidence de l'ambassadeur de France depuis le début de la rébellion. Gbagbo avait récemment déclaré que la présence de Ouattara à Abidjan était «une pomme de discorde» qui attisait la tension. En fait Gbagbo tient là un double langage puisque, en demandant le départ de son opposant il ne fait que reprendre la revendication de la frange la plus ultranationaliste – voire xénophobe – de ses soutiens populaires. Selon une source diplomatique, le président ne tenait pas vraiment au départ de Ouattara dont la présence attisait la mobilisation de ses supporters. Selon cette source, il a fallu que les autorités françaises insistent même pour faire sortir Ouattara d'Abidjan. Un départ qui, officiellement, satisfait le président mais qui a eu pour effet d'énerver ses partisans frustrés qu'on ne leur ait pas livré celui qu'ils présentent, jusqu'ici sans la moindre preuve, comme le grand ordonnateur de la rébellion en cours.

Deuxième concession française: le rappel à Paris «pour consultation» de l'ambassadeur Renaud Vignal, autre cible de la haine des partisans de Gbagbo. Les signes de bonne volonté française n'ont pas suffi. Au moment même où le ministre tenait conférence de presse, le porte-parole de l'armée loyaliste annonçait que «les rebelles ayant violé le cessez-le-feu, l'armée ivoirienne repasse immédiatement à l'offensive». Problème: l'armée française, qui supervise la trêve, n'a pas relevé ces violations annoncées. Ses observateurs ont par contre noté que dans la colonne de l'armée ivoirienne qui a fait route vers Vaouva, il y avait entre 100 et 150 «Blancs ou Noirs anglophones», autrement dit des mercenaires dont Laurent Gbagbo a toujours nié la présence aux cotés de ses troupes. Leur présence n'a visiblement pas suffi pour bousculer le dispositif des rebelles du nord puisque la colonne s'est rapidement repliée. Non sans avoir causé de sérieux dommages aux populations civiles, notamment en bombardant un marché.

Le repli des militaires peut trouver son explication dans l'ouverture surprise d'un troisième front. Jeudi, on apprenait que les villes de Man et Danané étaient tombées entre les mains de nouveaux groupes rebelles dont l'objectif est de «venger le général Gueï», originaire de la région. Ces rebelles qui se réclament du Mouvement populaire ivoirien du grand ouest (Mpigo) veulent se «battre contre Laurent Gbagbo parce qu'il a assassiné Robert Gueï». Entre les rebelles qui tiennent le nord, à dominante musulmane, les loyalistes qui contrôlent Abidjan et le sud catholique et animiste, et les nouveaux belligérants installés dans l'ouest, la Côte d'Ivoire n'a jamais été aussi près du chaos.