«Calèche!», «Calèche!», «Calèche!»… Sur la corniche de Louxor, vide comme un ventre affamé, les appels au client rebondissent par ricochet. Des quelques dizaines de carrosses tirés le long du Nil par des chevaux esseulés, deux ou trois, à peine, sont occupés par des touristes, une espèce rare depuis la révolution.

T-shirt et casquette de baseball sur la tête, un guide a pris place sous un palmier. Dès qu’une tête blonde apparaît dans son champ de vision, il distribue tout de go sa carte de visite. «La Vallée des Rois à moitié prix! Et en visite individuelle!», hèle-t-il à l’attention du premier venu. Dans un anglais parfait, il nous confie en aparté que son revenu a dégringolé de trois quarts en deux ans: non pas tant à cause de la chute de Moubarak, mais de par l’instabilité politique qui s’en est suivie. «Les touristes occidentaux sont très sensibles aux images télévisées. Dès que ça chauffe sur la place Tahrir, au Caire, ça refroidit les voyageurs potentiels», regrette-t-il. C’est dire si la mort, mardi, de 19 touristes dans l’explosion d’une montgolfière dans le ciel de Louxor, risque d’affecter encore plus l’industrie autrefois florissante du tourisme égyptien, une des principales ressources économiques du pays.

Hôtels: 40% d’occupation

Fini le temps des sites archéologiques saturés de monde, à faire la queue sous le cagnard pour visiter le tombeau d’Akhénaton. En cette période hivernale, saison idéale en Haute-Egypte, les grands hôtels avaient l’habitude d’afficher complet. «En ce moment, nous ne dépassons pas les 40% d’occupation», se désole un employé du Winter Palace, un hôtel 5-étoiles. Dans le long couloir qui sépare le hall d’entrée des salons cossus de cet ancien palais bâti en 1886, la photo de Nicolas Sarkozy et de Carla Bruni, passés par ici en 2007, est restée accrochée devant le bar: souvenir d’une période faste, où Louxor se targuait d’être la destination numéro 1 d’Egypte.

La crise du tourisme est également fatale pour les croisières. Sur les 350 bateaux qui avaient l’habitude de naviguer entre Louxor et Assouan, plus au sud, seule une petite trentaine est encore en activité. «Il fut un temps où nous avions entre 10 000 et 14 000 touristes par jour à Louxor. Désormais, ça tourne autour des 2000 visiteurs», se désole Ibrahim Osman. Ce guide regrette que les aléas de l’actualité aient une telle répercussion sur sa ville. «Comme vous le voyez, Louxor est une ville calme et accueillante. D’ailleurs, ici, la révolution s’est déroulée sans entrave. En fait, on vit loin de la politique, pour la bonne raison que notre économie n’en dépend pas. Ici, notre économie est liée à 70% au tourisme», dit-il. C’est dans cet esprit que les habitants de Louxor ont majoritairement voté, en juin dernier, pour l’ex-ministre de Moubarak, Ahmad Chafik, contre Mohamed Morsi, un ancien des Frères musulmans. «On ne peut pas s’empêcher de craindre que les islamistes chassent les touristes, avec leurs idées rétrogrades sur les femmes et l’alcool», souffle Ibrahim Osman. Pour lui, la vraie menace ne vient d’ailleurs pas de l’instabilité politique et des manifestations qui embrasent régulièrement la capitale, mais de la poussée salafiste dans les villages aux alentours de Louxor.

C’est que ce diplômé en archéologie, qui travaille dans le tourisme depuis quinze ans, est resté traumatisé, comme tant d’autres, par le massacre de novembre 1997 au temple d’Hatchepsout. L’attaque, attribuée à la Gamaa al-Islamiya, causa à l’époque la mort de 62 personnes, dont 36 Suisses, et dissuada un temps les touristes passionnés par l’Egypte ancienne de se rendre au pays des pharaons. Avant la révolution, ces derniers étaient néanmoins revenus en masse dans la vallée du Nil.

En attentant des jours meilleurs, l’industrie touristique se rabat sur son autre clientèle: celle qui, originaire de Russie et d’Allemagne, préfère les plages ensoleillées des stations balnéaires de Charm el-Cheikh et de Hurghada. «D’ailleurs, notre pays a tellement mauvaise cote en ce moment que les voyagistes mettent l’accent, dans leurs brochures, sur la mer Rouge, un terme plus exotique et moins connoté que l’Egypte», concède Ibrahim Osman.