«Le peuple russe est un grand peuple qui a traversé de nombreuses tempêtes et s'est montré digne de l'histoire de l'humanité. Son impact sur la culture mondiale est immense. En Iran, nous connaissons bien Tolstoï, Pouchkine et Tourgueniev.» On ne saurait être plus aimable, surtout après deux heures de tête-à-tête avec Vladimir Poutine, et les propos du président iranien, Mohammad Khatami, qui a entamé lundi une visite de quatre jours en Russie, prouvent bien que les relations entre Téhéran et Moscou se réchauffent chaque jour qu'Allah fait. «J'ai déjà eu l'occasion d'apprécier la bonté russe, mais cette fois on peut parler d'un nouveau printemps», a même ajouté Mohammad Khatami. Vladimir Poutine n'a pas été en reste, qui s'est empressé de souhaiter au président iranien un heureux Nouvel An musulman et lui a offert la traduction russe d'un de ses livres. Les deux hommes ont d'ailleurs signé un traité général de collaboration marquant la volonté «de régler tous nos conflits possibles par des moyens pacifiques» et dans lequel chacune des parties s'engage à ne soutenir «en aucune façon toute tentative sécessionniste pouvant apparaître sur le territoire de l'autre».

Mais, derrière cette idylle printanière consommée dans le brouillard et la boue moscovites, se dissimulent d'autres stimuli. Et Vladimir Poutine ne l'a pas caché: «Nous avons discuté entre autres des questions de ventes d'armes russes à l'Iran, mais uniquement d'armes défensives. Il n'est pas question que la Russie enfreigne les traités internationaux, mais l'Iran a tout de même le droit d'assurer sa propre capacité de défense et sa sécurité intérieure.» Tanks, sous-marins, nouveaux avions de combat, moyens de transmissions nouvelle génération, missiles, hélicoptères, systèmes de défense antiaériens, sans compter pour les experts iraniens la possibilité de parfaire leur formation en Russie: la liste paraît en effet infinie du matériel militaire que la Russie pourrait vendre à l'Iran.

Alors, comme le soulignait hier un quotidien moscovite, il est probable que «l'ampleur de la collaboration militaire entre les deux pays dépassera largement les 300 millions de dollars annuels annoncés. Mais personne évidemment ne souhaite trop attirer l'attention là-dessus, en raison des inquiétudes et des susceptibilités américaines.» Des susceptibilités qui concernent, outre le soupçon que la Russie travaille à la nucléarisation de l'Iran, surtout les missiles S-300 PMU, Yakhont et Moskit, qui, avec des portées de 150 à 300 km, pourraient être utilisés pour bloquer les convois pétroliers dans le golfe Persique. Selon Ruslan Puskov, directeur du Centre d'analyses stratégiques et technologiques, «il est probable que la Russie se contentera plutôt de vendre des missiles de moindre portée, qui menacent moins directement les intérêts américains».

Prudence, prudence

Pour mieux faire passer la pilule, le numéro deux du Ministère des affaires étrangères, Alexandre Loskov, essayait de minimiser l'importance du traité général de coopération russo-iranien: «Cela ne fera pas de nos deux pays des partenaires stratégiques, mais renforcera les relations de bon voisinage.» La prudence s'avère d'autant plus de mise qu'en 1995 le vice-président américain Al Gore et le premier ministre russe de l'époque, Victor Tchernomyrdine, avaient signé un mémorandum secret dans lequel la Russie s'engageait à ne plus vendre d'armes à l'Iran. Un accord certes que le vice-premier ministre, Ilia Klebanov, s'était empressé de dénoncer à la fin de l'année dernière.

Mais la «love story» irano-russe ne se limite pas à de sordides contrats d'armements: les deux pays partagent la même position négative à l'égard des talibans afghans, et l'Iran soutient officiellement «les efforts de la Russie pour ramener l'ordre en Tchétchénie». Tout juste existe-t-il quelques différends sur la répartition des ressources piscicoles et pétrolières de la Caspienne. Quoi qu'il en soit, le dernier chef d'Etat iranien à avoir foulé le sol moscovite n'était autre que le shah lui-même. Ce qui a fait dire aux observateurs que même «s'ils ne finissent par s'accorder sur rien, la rencontre Khatami-Poutine aura de toute façon été très utile».