La Loya Jirga a voté sans surprise. Après la mise à l'écart, sous pression américaine, de l'ancien roi Zaher, la grande assemblée traditionnelle a élu jeudi le Pachtoune Hamid Karzaï à la tête de l'autorité de transition qui gouvernera l'Afghanistan ces deux prochaines années. Le vainqueur, qui a déjà dirigé le gouvernement afghan dit «de transition» ces six derniers mois, a remporté largement le scrutin, en totalisant 1295 voix sur 1575 (soit 81% des suffrages), contre 171 à Massouda Jalal, la première femme de l'histoire du pays à briguer un tel poste, et 89 à un troisième candidat de moindre importance, un scientifique sans notoriété.

Ce résultat très prévisible n'enlève rien à l'importance de l'événement, qui a été non seulement une étape supplémentaire du retour de l'Afghanistan à la concorde civile mais aussi une occasion unique pour les Afghans de parler de politique et d'avenir. Les délégués, fébriles, en étaient visiblement conscients, d'ailleurs, lorsque la séance s'est ouverte en milieu de matinée et quand le président fraîchement élu de la Loya Jirga, un Hazara du nom d'Ismail Qasemyar, a annoncé que trois candidats avaient été retenus, après avoir réuni les 150 signatures nécessaires. Puis la parole a été donnée au favori.

Le veston bleu roi posé sur l'habit traditionnel afghan, son éternel toque en astrakan sur la tête, Hamid Karzaï s'est montré très décontracté. La partie ne s'annonçait pas facile pourtant. Les pressions exercées en sa faveur par les Américains avaient été sévèrement critiquées par de nombreux délégués, qui parlaient de lui comme d'une «marionnette» de l'étranger. Il restait donc au chef du gouvernement sortant à convaincre qu'il était l'homme de la situation. Voix chaude, regard franc, il a entrepris avec talent une opération de séduction, en en donnant pour tout le monde, sans oublier d'offrir à son auditoire quelques moments d'humour et de légèreté. Et il a gagné son pari. Au terme de son allocution, les délégués se sont levés pour l'ovationner.

Après une telle prestation, il était particulièrement difficile de prendre la parole. Les deux concurrents d'Hamid Karzaï s'y sont pourtant essayés. Et Massouda Jalal, 35 ans, a réussi une remarquable performance. Quarante minutes durant, elle a déversé à pleins poumons tout ce qu'elle avait sur le cœur. Ce fut un torrent continu, comme si, les vannes d'une certaine démocratie enfin ouvertes, toutes les femmes afghanes s'exprimaient soudainement à travers elle après des siècles de silence, de solitude et de frustration. «Je serai la présidente de tous les Afghans, des hommes et bien entendu des femmes qui ont particulièrement besoin d'être prises en considération», a-t-elle clamé devant un parterre essentiellement masculin et profondément conservateur. Avant d'expliquer: «Nous devons travailler au respect des droits fondamentaux en Afghanistan.»

Malgré la fougue de la jeune femme, les résultats n'ont jamais fait de doute. Aux principales allocutions ont succédé toutes sortes de palabres au rythme lent, au rythme afghan. En attendant le vote. Celui-ci était prévu juste après le repas de midi? Ce n'est qu'à 16 h 30 que les délégués ont reçu leurs bulletins: la photocopie de la photo des candidats. Pour indiquer leur vote, les membres de la Loya Jirga ont dû biffer les deux candidats qu'ils souhaitaient écarter.

L'opération s'est accomplie dans huit bureaux, un pour chaque grande région électorale, et derrière des drapés qui tenaient lieu d'isoloir. C'est que l'élection, à la demande expresse du mari de la candidate, s'est tenue à bulletin secret. «Je pense qu'avec ce mode de sélection, ma femme a beaucoup plus de chance de l'emporter, a confié l'époux. Je suis fière d'elle. J'ai été le premier à l'encourager et je lui ai donné ma voix.»

Avec ses 171 voix, Massouda Jalal n'a finalement pas fait le score qu'elle pouvait espérer: elle a reçu moins de suffrages qu'il n'y avait d'électrices.

Mais peu lui importe: elle s'est présentée pour l'avenir, pour les générations futures de femmes. Et nul doute qu'elle n'ait fait avancer sa cause. Désormais à Kaboul, tout le monde se souviendra de cette femme médecin, venue d'organisations humanitaires. Quant à son mari, qui lui a donné l'incroyable liberté de se présenter, il est devenu la coqueluche des médias locaux.