Dans l'ombre de son puissant homme, ou au premier rang avec lui pour commander: toute cette semaine, «Le Temps» brosse le portrait de la compagne d'un dictateur.

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On est en 1943. Lorsqu’elle épouse Augusto Pinochet, qu’elle connaît depuis cinq ans, Lucia Hiriart n’a pas encore 21 ans. Mais les idées très claires et une détermination qui ne la quittera jamais. Ce militaire de carrière ne plaît guère à la famille de sa future épouse, membre de l’élite chilienne. Devenant Lucia Hiriart de Pinochet, elle fait fi des préjugés de ses parents, qui considèrent qu’il ne joue pas dans sa catégorie. Car Augusto a peut-être dû s’y prendre à trois fois avant d’être admis dans l’armée mais elle lui voit un grand potentiel.

Pas nécessairement celui de la rendre heureuse dans un mariage harmonieux. L’union avec celui qu’elle aurait appelé, dans les moments difficiles, son «milico de mierda» (militaire de merde) n’est pas paisible. Ni exclusive, du moins de l’avis de l’époux qui multiplie les conquêtes. En poste à Quito au début de sa carrière, il délaisse sa famille en socialisant de son côté, pendant que sa femme s’occupe de leurs cinq enfants (trois filles et deux garçons) dans une relative pauvreté à laquelle elle n’est pas habituée. N’y tenant plus, elle finit par le menacer de le quitter, sachant qu’un homme séparé (le divorce n’est pas autorisé avant 2004) n’aurait plus aucune chance de carrière dans l’armée chilienne.

Dans l’ombre

Elle devra attendre trois décennies pour que sa famille parvienne finalement au pouvoir. Croyante, Lucia Hiriart s’en remet à Dieu. Au New Yorker, elle dit en 1998: «Mon mari m’a appris que dans une carrière normale, il pourrait être colonel. N’importe quoi au-dessus, ce serait notre bonne fortune et un peu de chance. Il est devenu général pour des raisons politiques. On dit de moi que je suis messianique parce que je le dis, mais je crois que c’était la Providence qui l’a fait président.»

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Aide de Dieu ou non, «Lucy», comme elle se fait appeler par ses proches, a aussi joué son rôle. En le poussant à plus d’ambition, puis en l'incitant à participer au renversement de Salvador Allende. Augusto Pinochet l’admet lui-même dans son autobiographie: en septembre 1973, alors que le coup d’Etat se prépare et qu’il hésite, elle l’amène devant la chambre de ses petits enfants endormis, le prévenant que ses tergiversations feraient d’eux des esclaves du communisme. C’était le coup de fouet qu’il fallait pour le décider à participer au renversement de Salvador Allende, président socialiste en poste depuis près de trois ans, qui se tuera pendant l’attaque. S’ensuit une dictature parmi les plus brutales et meurtrières d’Amérique latine, qui durera jusqu’en 1990.

Relation avec le chef de la police secrète

Malgré son rôle dans la prise, puis la conduite, du pouvoir, Lucia Hiriart n’est pas très bien connue des Chiliens. De fait, avant 2013 et la publication de Doña Lucía, la biografía no autorizada, beaucoup ignorent le rôle que l’ancienne première dame a joué. C’est la journaliste Alejandra Matus, dans ce livre devenu best-seller*, qui révèle son influence sur la carrière de son mari, l’ambition qu’elle le pousse à développer. Selon celle qui dit s’être entretenue une soixantaine de fois avec Lucia Hiriart, loin d’être seulement la femme derrière le dictateur, celle-ci a une vision pour le pays, qu’elle s’efforce de mettre en place via la Fondation CEMA Chile, une organisation de femmes chiliennes.

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Fondée en 1954 et conçue comme un centre communautaire pour les paysans à l’origine, CEMA Chile sert aux bonnes œuvres des premières dames chiliennes et propose de former les femmes, dans tous les rôles de soutien auxquels elles peuvent être destinées. Des années plus tard, en 2016, Lucia Hiriart sera accusée de l’avoir utilisée pour détourner des fonds en faveur de sa famille. Elle avait aussi été accusée d’avoir joué un rôle dans une affaire de corruption concernant son mari.

On dit aussi qu’elle a nourri une relation spéciale, à l’insu de son mari, avec le chef de la police secrète, le colonel Manuel Contreras Sepulveda. Lui assure sa place et elle obtient, grâce à des écoutes téléphoniques qu’il réalise pour elle, des informations sur les autres familles de militaires haut placés.

Interminable déchéance

La conquête du pouvoir sera aussi spectaculaire que sa fin sera lente, comme une interminable déchéance. Alors que les Chiliens votent pour la fin du pouvoir militaire, au cours du référendum de 1988, et poussent ainsi finalement, par les urnes, Augusto Pinochet hors du palais présidentiel, Lucia Hiriart les traite d'«ingrats». Une ingratitude qu’elle porte en elle depuis désormais des décennies.

Lors de la publication de sa biographie, en 2013, Alejandra Matus résumait les enjeux ainsi: «Lucia a souffert de sa condamnation à vivre trop longtemps. Vivre pour endurer la perte de pouvoir et la solitude des salons qu’elle a fait construire pour montrer la splendeur de ses costumes de princesse. Vivre pour assister à la désintégration de sa famille. Vivre pour éprouver le rejet de la classe à laquelle elle voulait appartenir et voir comment ces femmes rient désormais derrière son dos, commentant ses goûts kitsch et son manque de raffinement. Vivre pour voir frustrés ses rêves de devenir une sorte d’Eva Peron aimée des pauvres.» Sept ans et une longue série d’incidents de santé plus tard, à 98 ans, Lucia Hiriart peut continuer de ressasser, quasi seule dans sa demeure luxueuse à Santiago.

*Non traduit, mais un compte rendu peut être lu ici en anglais