Portrait

Lucy McBath, les armes en ligne de mire

Meurtrie par la mort de son fils Jordan en 2012, la démocrate est devenue une activiste contre la violence des armes à feu

Aux Etats-Unis, les élections de mi-mandat se sont illustrées par un nombre record de femmes candidates et élues. Nous avons choisi de vous en présenter cinq cette semaine, aux parcours atypiques. Elles siègeront au Congrès dès 2019

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«Démocrate. Battante. Mère.» C’est avec un pin’s portant ces inscriptions que Lucy McBath a fait campagne pour les «midterms». La démocrate est une femme aux cicatrices multiples. Elle a survécu à deux cancers du sein, mais elle a surtout perdu ses deux fils.

Le premier, Lucien, en 1993, après une grossesse compliquée. Jordan Russell Davis, lui, a été tué le 23 novembre 2012, à l’âge de 17 ans, abattu par un Blanc dans une station-service de Jacksonville, en Floride. Parce qu’il écoutait du rap à un volume trop élevé dans sa voiture. Dix coups ont été tirés et Jordan a reçu trois balles. Le meurtrier a d’abord été acquitté, puis a été condamné à perpétuité lors d’un deuxième procès, en octobre 2014.

A la Maison-Blanche, aux côtés d’Obama

Aujourd’hui, alors qu’elle a vaincu la républicaine Karen Handel sur le fil du rasoir et repris son siège à la Chambre des représentants pour le 6e district de Géorgie, Lucy McBath se dirige vers le Congrès avec une idée ferme en tête: se battre sans relâche pour imposer un meilleur contrôle des armes à feu. C’est son combat numéro 1. En hommage à son fils Jordan, l’enfant miracle qu’elle pensait ne jamais pouvoir avoir.

La démocrate a travaillé comme hôtesse de l’air pour Delta Airlines pendant 30 ans, jusqu’en 2014. Mais, dès la mort de son fils, sa révolte s’est transformée en réveil politique, en besoin d’agir. Trois semaines après la tragédie, une dramatique fusillade fait 26 morts dans l’école de Sandy Hook, dans le Connecticut. Une des pires qu’aient connues les Etats-Unis. Très vite, le groupe Moms Demand Action for Gun Sense in America voit le jour. Lucy McBath reçoit un appel pour y adhérer. Elle dit oui et devient la porte-parole de ces mères touchées de plein fouet par la violence des armes à feu. Le milliardaire et philanthrope Michael Bloomberg, ex-maire de New York, prend le groupe sous son aile.

Lucy McBath est devenue un visage, une voix. Elle apparaît dans un documentaire consacré aux armes, The Armor of Light,en 2015, réalisée par Abigail Disney, héritière de la célèbre famille. Cette même année, elle révèle dans le documentaire 3 1/2 Minutes, Ten Bullets avoir nommé son fils en hommage à la référence biblique du fleuve Jourdain (Jordan, en anglais): «Je voulais lui donner un nom qui symboliserait la traversée et un nouveau départ.» On l’a vue notamment à la Maison-Blanche, auprès de Barack Obama. Pour l’élection présidentielle de 2016, elle a fait campagne pour Hillary Clinton, la suivant à travers tout le pays. Elle a également sa propre fondation, Champion In The Making Legacy, pour aider les jeunes à poursuivre leurs études.

Motivée par les jeunes rescapés de Parkland

Les Etats-Unis sont régulièrement endeuillés par des fusillades. Les chiffres donnent le vertige. Le site Gun Violence Archives a déjà recensé 307 «fusillades de masse» (au moins 4 victimes) depuis le début de l’année. Depuis celle perpétrée dans une école de Parkland en février, de jeunes rescapés ont créé la surprise et suscité beaucoup d’espoir en parvenant à mobiliser comme jamais. Mais le soufflé est un peu retombé. La NRA, le puissant lobby pro-armes, gagne de nouveaux membres après chaque drame. Pour Lucy McBath, il est temps d’imposer des contrôles de sécurité plus stricts avant de délivrer les permis de port d’armes. Ce sont précisément ces jeunes Parkland qui l’ont poussée à briguer un siège au Congrès, alors qu’elle visait plutôt le parlement local.

Lucy McBath ne dénonce pas uniquement les violences par les armes. Elle pointe aussi du doigt une réalité: les victimes sont souvent des Noirs. Comme activiste, elle a de qui tenir. Son père a été le président, dans l’Illinois, d’une association de défense des droits civiques, la National Association for the Advancement of Colored People, et était propriétaire d’un journal dédié aux Afro-Américains, The Black Voice. Petite, elle a participé avec sa famille à des marches de protestation, parfois en présence de Martin Luther King.

Le problème de la légitime défense

Pendant sa campagne, elle a souvent fait référence à Trayvon Martin, un autre adolescent noir tombé sous les balles d’un Blanc. C’était aussi en Floride, quelques mois avant la mort de son fils. L’affaire avait provoqué une onde de choc dans le pays et mis en exergue des tensions raciales. Ces tensions ont connu leur apogée en juillet 2013, quand le tueur a été acquitté. «Légitime défense», ont décidé les juges. Trayvon Martin étant un Noir à capuche sans arme, contrairement au vigile qui lui a tiré dessus.

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Pour Lucy McBath, cette impunité est choquante: trop souvent, des agresseurs blancs ayant tué de jeunes Noirs s’en sortent en invoquant la légitime défense. Le jour du drame, son fils n’était pas armé. Ni ce jour, ni un autre, d’ailleurs: depuis que quelqu’un lui a pointé un pistolet sur la tempe pour le dépouiller, il avait une peur bleue des armes. Son meurtrier avait lui brandi les lois de légitime défense «Stand your ground» comme un bouclier, avant de se faire condamner. Très croyante, Lucy McBath lui a toutefois accordé son pardon.

La démocrate puise notamment sa sève et son énergie dans le mouvement Black Lives Matter, né dans le sillage de la mort de Trayvon Martin. Mais, son combat, elle le mène avant tout comme mère.

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Profil

1960 Naissance le 1er juin dans l’Illinois.

1993 Perd son premier fils, Lucien.

2012 Jordan Russell Davis est tué dans une station-service.

2018 Election à la Chambre des représentants.


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