Le Temps: La victoire de Donald Trump traduit une fracture dans la société américaine. Que penser de ce clivage?

Hubert Védrine: Je ne suis pas stupéfait. De nombreux signaux montrent le mécontentement grandissant des peuples dans nos démocraties et notamment en Europe. Il y a une coupure entre une partie des citoyens et les élites. Cela se traduit par une défiance face aux institutions européennes: en additionnant ceux qui s’abstiennent, les déçus et les eurosceptiques déclarés on obtient plus de 80% des avis sur l’Union européenne (UE). Bernie Sanders a profité du ressentiment contre l’establishment pour faire un très bon score face à Hillary Clinton et même réussir à se maintenir dans la course à l’investiture.

- Bernie Sanders aurait-il été un candidat plus à même de remporter l’élection?

- Je ne pense pas car il est trop à gauche pour les Etats-Unis. Sans cette vague anti-establishment et compte tenu de la personnalité de Donald Trump, Hillary Clinton aurait pu finir avec vingt points d’avance sur son rival. Ceci dit, il faut aussi considérer l’antipathie qu’elle a suscitée contre elle. Et ce rejet n’a pas été compensé comme on aurait pu l’imaginer par des considérations féministes et par le vote des femmes en général.

- Peut-on craindre dans la foulée que d’autres scrutins, notamment en Europe, aboutissent à des résultats similaires?

- De part et d’autre de l’Atlantique, la situation diffère. Aux Etats-Unis, une partie de la classe moyenne a totalement décroché depuis la crise de 2007. Le sentiment d’exclusion ou de déclassement conjugué à l’anxiété face à ce qui est perçu comme un afflux de migrants a fait le lit de Donald Trump. En Europe, l’immigration et les questions sécuritaires préoccupent les classes moyennes. A cette inquiétude, s’ajoute une question sociale, mais contrairement à ce qu’on voit aux Etats-Unis, elle n’est qu’en arrière-plan.

- La victoire de Trump laisse-t-elle présager celle de Marine Le Pen à la présidentielle française d’avril 2017?

- Elle est à un haut niveau de popularité depuis des années, se plaçant dans presque tous les sondages entre 27 et 30% d’avis favorables qui sont autant de voix lors d’une élection présidentielle. Mais ce n’est pas suffisant. En plus, il ne semble pas que sa popularité soit en constante augmentation. En chiffres absolus, elle garde à peu près le même nombre de voix. La situation française n’est pas celle des Etats-Unis et je ne vois pas Marine Le Pen présidente en 2017.

- Doit-on craindre le retour aux frontières et que les Etats-Unis se replient sur eux-mêmes?

- D’abord, il ne faut pas prendre au pied de la lettre toutes les déclarations faites par le candidat Donald Trump. Ensuite, en tant que président, il sera encadré par une équipe de conseillers et ses prises de position seront contrebalancées par son parti, avec lequel il devra composer. D’ailleurs, une partie des républicains ne le voient pas d’un très bon œil et entendent le recadrer. Il gouvernera en cohabitation avec son propre parti. Il demeure cependant qu’avec Donald Trump les Etats-Unis vont réduire la mondialisation plutôt que l’accélérer. Le futur président ne sera pas le héraut d’une démocratie qui doit nécessairement être exportée, au contraire de ce que l’on aurait peut-être vu avec Hillary Clinton à la Maison-Blanche. Ou avec les néoconservateurs qui défendent l’interventionnisme et qui se sont d’ailleurs désolidarisés de Donald Trump.

- Il a promis un rapprochement avec la Russie. Est-ce au détriment de l’Europe?

- Il va promouvoir des relations différentes avec Moscou, en rupture avec la ligne anti-Poutine qui prédomine dans une partie de l’Europe, même si Paris et Berlin ont modéré les positions les plus radicales. Ce repositionnement va bousculer les chancelleries européennes qui devront redéfinir leur diplomatie à l’égard du voisin russe. Cela était rendu nécessaire par l’impasse dans laquelle se trouve l’UE face à la Russie. Le changement de ligne à Washington va précipiter les réorientations en Europe.

- Peut-on imaginer que l’OTAN change aussi?

- Donald Trump ne parle pas de supprimer l’OTAN, ni même de l’affaiblir, mais de partager le fardeau financier que l’organisation représente. Il n’est pas le premier président américain à souhaiter que les autres nations signataire payent plus pour assurer leur sécurité via l’OTAN. Donald Trump l’a dit plus directement et à sa manière. La vraie question n’est pas le partage des coûts, mais le partage des décisions auquel Washington serait prêt à consentir en contrepartie.

- Donald Trump a dit son scepticisme sur la réduction des émissions de CO2. Quel risque fait-il peser l’application de l’accord de Paris?

- L’UE peut passer des alliances avec des villes américaines pour contourner l’hostilité de Donald Trump aux réductions promises lors de la COP21. C’est un défi majeur, mais Donald Trump peut entendre raison, d’autant plus si autour de lui tous vont dans la même direction, il n’aura alors plus le choix.

- Plus généralement, comment l’Europe doit-elle défendre ses intérêts face à un président américain qui a dit vouloir privilégier en toutes choses son pays?

- Nous devons dépasser la stupeur et la panique. Face à un pouvoir américain qui saura précisément ce qu’il se veut, qui sera très pragmatique, l’UE doit définir de manière claire et volontaire les points clés dans sa relation avec l’Amérique. Elle peut y trouver des opportunités et pourquoi pas s’affirmer face à Washington. Il lui faudra une stratégie géopolitique qui tienne la route.

A lire: «Sauver l’Europe!», Hubert Vedrine, Liana Levi, novembre 2011