Paul Magnette, le ministre-président socialiste de la Wallonie rendu célèbre pour avoir bloqué l’automne dernier le traité de libre-échange entre l’Union européenne (UE) et le Canada (CETA), était à Genève à l’invitation du Global Studies. Rencontre.

Le Temps: Le Parlement européen vient finalement d’approuver le CETA. C’est une défaite?

Paul Magnette: Rien n’est encore acquis. Nous n’avons signé que sous conditions. Le traité doit maintenant être ratifié par 38 parlements nationaux et régionaux des pays membres de l’UE. Pour nous Wallons, si certaines des conditions ne sont pas remplies, nous ne le ratifierons pas. En réalité, le CETA pourrait bien ne jamais entrer définitivement en vigueur.

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– Que reprochez-vous à ce traité?

– Ce n’est pas un traité de libre-échange classique. Il va beaucoup plus loin. Le vrai débat porte sur les dispositifs de protection des investissements et de la capacité des Etats à réguler la mondialisation. Nous avions des questions très simples: Pourrions-nous continuer d’empêcher des importations de bœuf aux hormones ou des organismes génétiquement modifiés? Mais la commission européenne ne pouvait pas nous répondre. Nous avons fait préciser certaines clauses. Le risque était que les multinationales puissent attaquer des régulations gouvernementales sociales, environnementales ou sanitaires. Le mécanisme d’arbitrage privé initialement prévu aggravait le poids des multinationales et affaiblissait l’autorité des Etats. Nous réclamons un arbitrage public. Tant qu’il ne sera pas mis en place, nous ne ratifierons pas ce traité. C’est aussi simple que cela.

– Depuis l’élection de Donald Trump, le libre-échange a plus que jamais du plomb dans l’aile. Cela vous réjouit-il?

– L’étiquette de Trump wallon, qui m’est parfois collée est absurde. La Wallonie n’a aucun intérêt à être isolationniste. C’est une région très ouverte au monde mais avec la volonté de réguler la mondialisation. Nous Européens, notre seule réelle puissance est non pas militaire mais commerciale. Nous sommes le marché le plus grand et le plus prospère. Tous les pays veulent conclure des accords commerciaux avec l’Europe. L’UE doit donc monnayer son attractivité. Il nous faut obtenir de nos partenaires l’échange d’informations fiscales, car nous perdons chaque année 1000 milliards d’euros par année, soit sept fois le budget de l’UE. Nous devons aussi réclamer aux autres pays le respect des normes climatiques ou sociales. Si l’Europe ne le fait pas, elle renonce à exister sur la scène internationale.

– Vous plaidez pour un resserrement de l’UE, en appelant à la sortie de la Pologne ou de la Hongrie. Pourquoi cela?

– Je n’appelle pas à la sortie de ces pays, c’est un raccourci, mais à un renforcement de la cohésion de l’UE. On ne peut bénéficier de mécanismes de solidarité qu’en faisant preuve d’une discipline minimale. L’appartenance à l’Europe doit se faire sur un socle de valeurs non-négociables, comme le respect de l’État de droit. Or le gouvernement polonais attaque les médias ou le droit à l’avortement. La Hongrie refuse les quotas de réfugiés. A ces pays, on fiche une paix royale. Alors que les Etats membres qui ne respectent par les critères économiques de la commission européenne se font taper sur les doigts. De même, il faut davantage de cohésion fiscale. La course à celui qui exigera le moins d’impôts pour attirer des sociétés n’est pas tenable.

– Les anciens pays de l’est ne sont pas les seuls qui pourraient être tentés de sortir de l’UE. Geert Wilders, aux Pays-Bas, et Marine Le Pen, en France, prônent tous deux cette solution et ils sont en tête des sondages.

– Le problème de l’Europe est qu’elle a perdu le soutien des classes moyennes. Les agriculteurs sont soumis aux aléas d’un marché totalement libéralisé, les ouvriers de l’industrie sont soumis à dumping mondial et les employés de la fonction publique subissent les conséquences des politiques d’austérité. Qui reste-t-il dans la classe moyenne pour défendre l’UE telle qu’elle est, soit profondément libérale? Personne.

– La Suisse est restée à l’écart de l’UE. Est-ce une voie à suivre?

– Elle a très habilement négocié. C’est un quasi-membre de l’UE. Elle en a tous les avantages, sans les inconvénients. Mais c’est précisément ce qui doit nous faire réfléchir, nous Européens. On ne peut pas avoir au sein de l’UE des Etats qui sont presque dans la situation de la Suisse. Car c’est un ferment de dissolution.